samedi 5 mars 2016

DE L'INSTRUMENTALISATION DE LA CRITIQUE OU POURQUOI NAQD N'EN FINIT PAS DE MOURIR




Khaled Satour

L'odyssée de la revue NAQD, créée à Alger au début des années 1990, marquée par les différends, les rivalités et luttes de pouvoir entre ses membres, a fait l'objet, tout au long de l'année écoulée  d'une série d'articles publiés par El Hadi Chalabi sur son site Internet, sous un titre générique formulé comme suit : Vie et mort d'un projet, NAQD source et enjeu de pouvoir[1].

Ces articles sont pour lui l'occasion de livrer une vision très polémique des questions qu'il a choisi d'aborder, faisant des quelques réflexions théoriques qu'il expose un alibi pour régler des comptes personnels avec un nombre très impressionnant de protagonistes, plus particulièrement dans le second volet qu'il a publié le 9 février 2015 sous le titre "Intellectuels en comité(s)".

Si je me résous à donner mon opinion sur ces écrits, c'est après avoir longuement hésité. Pour deux raisons. La première est que, après m'être éloigné dès 1994 de la revue, dont j'avais été membre fondateur, j'en ai démissionné en 1998 et cessé depuis lors de m'y intéresser. Ensuite et surtout, parce que le ton accusateur de ces articles n'invite pas au débat. Au lieu de l'analyse argumentée et distanciée qui aurait convenu à un tel sujet, on y trouve une approche d'une trivialité surprenante, empruntant la forme de récits, d'anecdotes, de propos rapportés totalement invérifiables, et surtout d'incursions très intrusives dans la sphère privée qui livrent en pâture au lecteur les itinéraires personnels, le mode de vie, les proches parents, les projets intimes de pratiquement tous ceux dont l'auteur a croisé la route au cours des vingt dernières années. Dans ces conditions, et ayant observé que les personnes les plus agressivement prises à partie par l'auteur s'étaient abstenues de réagir, j'ai dans un premier temps moi-même préféré ne pas donner publiquement suite car il n'est jamais facile de réfuter la calomnie et le dénigrement sans leur servir de caisse de résonance.


LA CONDITION SUBJECTIVE
Cependant, l'une des dernières productions de l'auteur, un article consacré au décès de Hocine Aït Ahmed, m'a fait changer d'avis car j'ai soudain compris que ces imprécations jetées dans toutes les directions n'allaient pas cesser et qu'il fallait peut-être mettre certaines choses au point.

Dans cette dernière publication, Chalabi s'affranchit de la règle non écrite qui impose d'attendre, avant de vilipender un défunt, qu'il soit au moins rendu à la terre. Le 30 décembre 2015, une semaine après le décès de Aït Ahmed et deux jours avant ses obsèques qui ont eu lieu le 1e janvier, l'auteur faisait paraître son écrit portant un titre dont la redondance même était de mauvais augure ("Aït Ahmed comme trophée, Aït Ahmed comme relique") dans lequel il assimile le défunt à un "monocrate" aux "caprices dévastateurs" et à un "autocrate" "n'ayant en point de mire que le pouvoir", le rangeant dans la catégorie des "dignitaires à qui l'histoire fournit des blancs-seings pour la postérité sans relation avec les faits réels qui ont marqué leur engagement, leurs parcours de militants et de responsables politiques ayant exercé le pouvoir ou cherché par tous les moyens à l'exercer".

L'auteur aurait pu en rester là et n'encourir que la réprobation de certains inconditionnels du leader disparu. Nul ne peut contester, après tout, qu'il est légitime de soumettre à la critique les positionnements, paroles et actes de tous les hommes politiques, quel que soit leur prestige. Et le défunt fondateur du FFS ne saurait faire exception à la règle.

Mais il a décidé d'aller plus loin, reproduisant des propos attribués à Aït Ahmed qui feraient douter de son engagement patriotique dans la lutte contre le colonialisme. Puisés dans un numéro de Révolution Africaine datant du 12 octobre 1963, ils font dire notamment à l'intéressé que la guerre de libération nationale a été faite par l'Algérie "contre un pays frère" et que "l'indépendance a été une solution de rechange après l'échec, il y a bien longtemps, de l'intégration".

Je n'ai pas les moyens de vérifier l'authenticité de ces propos ni le contexte dans lequel ils auraient été tenus. Mais, d'une part, l'auteur aurait dû s'aviser que leur publication par Révolution Africaine le 12 octobre 1963 ne s'était probablement pas faite sans arrière-pensées. A cette date, en effet, le FFS venait à peine d'organiser sa marche sur Tizi Ouzou, le 29 septembre; Ben Bella venait de faire voter le 8 septembre la constitution qui lui permettait de monopoliser tous les pouvoirs et Aït Ahmed conduisait contre lui une dissidence qui ne devait cesser qu'un an plus tard par son arrestation le 17 octobre 1964, suivie de sa condamnation à mort. Que l'organe central du parti unique ait voulu alors discréditer le chef du FFS en jetant le trouble sur la totalité de son itinéraire militant, passé et présent, est une hypothèse vraisemblable.

D'autre part, comme ce texte semble faire l'objet d'une nouvelle instrumentalisation, un demi-siècle plus tard, il convient de se poser une question de fond : est-il possible de contester, de façon allusive mais transparente, la conviction patriotique et la fibre anti-colonialiste d'un homme qui a pris le maquis à l'âge de 19 ans et qui a joué un rôle de premier plan dans la préparation et la conduite de la lutte armée engagée à partir du 1e novembre 1954? Car on aura relevé que le soupçon instillé par cette citation, reproduite en caractères gras dans l'article, est d'ordre inquisitorial, portant plus directement sur les convictions de l'homme que sur son action, sachant que, dans le contexte dangereux de la lutte contre le colonialisme, la conviction ne pouvait mieux s'attester que par les actes.

La réponse à la question est oui, cela est possible, mais à deux conditions :

-          Une première condition préalable que je qualifierai d'objective ou de matérielle et qui est à elle seule tout un programme: il faut avoir achevé de réviser l'histoire du mouvement national algérien et que soit rendue plausible l’idée que le noyau de militants qui a préparé et organisé le 1e novembre ait compté dans ses rangs un (Aït Ahmed) et peut-être plusieurs réformistes tièdes que l'échec de l'intégration avaient dépités et qui se seraient résignés à entreprendre, à l'encontre de leurs sentiments d'allégeance les plus intimes, une guerre contre le "pays frère" qu'était pour eux la France.

-          Une deuxième condition que je qualifierai de subjective : l'auteur d'une telle insinuation doit lui-même exciper de quelque titre militant. Il faut que, à cette même période où la conviction s'attestait par les actes, il ait un tant soit peu payé de sa personne. Un tel procès d'intention, si chargé d'agressivité symbolique, se fait exclusivement  entre pairs. Et il n'est en l'occurrence recevable qu'entre frères d'armes. Sans quoi, on permettrait que le premier attentiste venu révoque en doute les convictions patriotiques d'un résistant.



UNE AMBITION EDITORIALE IRREALISTE
J'en viens maintenant à mon propos sur NAQD[2]. A titre de remarque préliminaire destinée à dégonfler l'enjeu, je dirai que Chalabi exagère l'importance de la revue, en sublime le projet initial, donnant à penser que le sort de la recherche et de la réflexion en sciences sociales appliquées à l'Algérie en avait un jour dépendu. Et il le fait sans aucun doute à dessein car il entend sublimer par là même l'apport critique particulièrement bavard qu'il prétend proposer.

En réalité, la revue était vouée d'emblée à échouer dans l'ambition qu'elle s'était donnée dans son numéro 1, de promouvoir  "une pensée audacieuse". Et, s'il fallait définir les causes premières de son échec programmé, il serait plus juste, au lieu de les ramener à la personnalité, aux "calculs" ou à "l'appétit de pouvoir" de ses promoteurs, de les rechercher dans l'indigence structurelle de la pensée en Algérie, d'abord, dans les circonstances dans lesquelles la revue a été lancée, ensuite.

S'agissant du premier facteur, il se résume dans la médiocrité des capacités de production intellectuelle à l'échelle de la société algérienne. On ne décrète pas l'avènement d'une pensée audacieuse alors même qu'on est positionné dans un champ culturel déstructuré et dépendant, miné par les clivages linguistiques et identitaires et privé de tout fonds propre qui lui permettrait d'être autre chose que le relais subordonné des thèses et controverses suscitées à l'étranger. À cet égard, NAQD a pu au départ fonctionner en surrégime, et, portée par l'élan de la fondation, faire illusion. Mais très vite elle ne fut pour l'essentiel qu'un fournisseur d'espace à des articles écrits par des chercheurs étrangers qu'elle reproduisait le plus souvent en seconde main. Dès le quatrième ou cinquième numéro, la revue s'est "normalisée" et on n'y trouvait plus trace de l'ambition première affirmée par ses fondateurs.

Quant au second facteur, il est lié au contexte de la création de la revue que je rappellerai brièvement car il n'entre pas dans mon propos d'en détailler l'historique. NAQD est née dans ce court intervalle de temps qu'on a pu rétrospectivement regarder comme une "récréation démocratique" accordée par le régime aux élites algériennes entre 1988 et 1991. Les universitaires qui avaient initié le projet, sous l'impulsion de Saïd Chikhi, avaient ainsi brièvement expérimenté le débat public dans les comités qui s'étaient créés dans les universités de la région Centre, après les événements d'octobre. Il régnait alors l'illusion que les espaces démocratiques allaient s'élargir et la pensée fleurir comme par enchantement.

On sait aujourd'hui ce qu'il s'en est suivi : avec l'interruption du processus électoral de décembre 1991, le pays basculait dans la terreur et la répression. A partir de 1993, les assassinats ciblés de journalistes, d'universitaires et de cadres de tous les secteurs et disciplines allaient réduire les intellectuels au silence sinon à l'exil. Beaucoup plus que le décès de Saïd Chikhi à l’été 1993 ou que la dispersion de ses membres, c'est cette conjoncture qui a très vite aseptisé la production de NAQD, réduite à traiter de sujets en total déphasage avec la réalité vécue, ce que nous tentions de justifier, sans en croire un mot, par une option délibérée en faveur de "thèmes agitant en profondeur la société sur le long terme"! Ce qui voulait dire en clair passer sous silence les événements qui ensanglantaient le pays (attentats, torture, disparitions, procès préfabriqués, exécutions extrajudiciaires, etc.). Il est vrai que les membres de la rédaction étaient loin d'avoir la même analyse de ces événements et qu'il était partant illusoire de supposer qu'ils puissent faire de la publication une arme de déconstruction du discours dominant dont ils n'étaient pas tous également disposés à se démarquer. Mais le moins qu'on puisse dire, c'est que la position à prendre par la revue sur la terrible actualité des années 90 n'a pas donné lieu au sein de la rédaction à des controverses mémorables.

Cette donnée est fondamentale et déterminante. Et si l'on peut concevoir que la rédaction soit tenue solidairement responsable d'un tel renoncement, il ne serait pas juste d'en attribuer la responsabilité à des personnes en particulier.

Il faut avoir abordé ce plan général pour pouvoir se tourner ensuite vers les autres causes de la dérive de la revue: le choix de la forme commerciale, les clivages sociaux et générationnels entre les membres, les luttes d'influence et de pouvoir, etc. Ces causes sont réelles, preuve en est que le fonctionnement collégial n'a guère duré et que l'identification publique de la revue à son "directeur" s'est accentuée au fil du temps, conduisant, une fois liquidé le comité de rédaction, à une gestion opaque et chaotique.

Une telle hiérarchisation des problèmes est absente de l'analyse proposée par l'auteur qui ne s'arrête pas aux contraintes objectives de la production intellectuelle en Algérie et à celles nées des données spécifiques de la période considérée, pour cibler exclusivement le statut et les choix politiques d'un très large éventail de personnes. Sa démarche aurait néanmoins gardé quelque pertinence si, d'une part, il avait associé aux critiques virulentes qu'il adresse à ses partenaires quelques éléments d'autocritique que justifie son implication directe dans la revue pendant de longues années, au lieu de se poser en chroniqueur impartial, en mémorialiste de la revue, et si, d'autre part, il s'était cantonné aux actes publics (écrits publiés et prises de position vérifiables) faits par les uns et les autres.


QUEL CÔTÉ DE LA BARRIÈRE?
Prenons à titre d'illustration un exemple cité pour attester que "le duo Harbi-Djerbal" (l'expression est de l'auteur) a procédé à l'éviction de certains membres de la rédaction pour monopoliser la décision. Il est somme toute d'un intérêt secondaire dans la démonstration qu'il propose mais, dans la mesure où j'y suis nommément désigné, je me dois d'y répondre d'emblée (On verra d'ailleurs que, par cette porte étroite, on accède très vite aux problèmes les plus graves que pose cette série d'articles sur NAQD.

L'auteur écrit qu'"en 1995, Khaled Satour est tenu à l'écart d'une réunion importante alors qu'il résidait à Grenoble. Le seul en position de communiquer ses coordonnées était Daho Djerbal qui savait, ainsi que Mohammed Harbi, qu'il s'y trouvait depuis 1994". Plus loin, évoquant une réunion tenue en mars 1998 à Alger, il affirme avoir interpellé Djerbal sur "l'excommunication frappant Khaled Satour", à quoi l'intéressé aurait répondu par des considérations d'ordre privé dont paraît s'indigner Chalabi qui lui "reproche des méthodes policières".

Disons tout net que ces assertions, invérifiables, sont globalement fallacieuses. Comme je l'ai indiqué plus haut, je n'étais volontairement plus partie prenante de la revue depuis 1994. Bien que nominalement membre de la rédaction jusqu'à ma démission en 1998, je n'y participais plus. S'il est vrai que les animateurs de la revue se sont montrés entre-temps peu soucieux de m'associer à la vie de la rédaction, il n'est pas moins vrai que je me suis moi-même délibérément abstenu de toute implication. J'avais mes raisons, liées à l'évolution de la revue, que je n'exposerai pas ici. Pour résumer la chose par une image, NAQD et moi avons en définitive divorcé par consentement mutuel. Soutenir que j'ai été "excommunié" ou encore "mis à l'index" (autre sort auquel me voue l'auteur) relève de la dramatisation polémique.

Mais venons-en à l'essentiel. Et partons de ce qu'écrit l'auteur, dans un passage sous-titré "un comité de rédaction hiérarchisé", pour analyser la méthode mise au point par "le duo Harbi-Djerbal" pour écarter une partie de la rédaction :

"Du comité de rédaction théorique de départ réputé fonctionner sur la base de l'égalité de voix, on s'achemine vers la pratique de comités différenciés, éclatés en super-comités d'un côté et en sous-comités de l'autre […] En guise de comité de rédaction, sauf si l'on excepte deux réunions ayant rassemblé en 1995 six personnes, le reste du temps a consacré des rencontres à deux, trois ou quatre, tourbillonnant en des carrousels d'interlocuteurs (sic) faisant mine d'échanger des confidences tout en se promettant aide et soutien, célébrant les convergences et stigmatisant les absents. La vie interne de la revue n'aura été que conciliabules, apartés, manigances pour obtenir le soutien des uns, neutraliser les prétentions des autres, déconsidérer en le dénigrant untel si proche en apparence et tout à coup réduit à un boulet dont il faut se délester. Hormis les deux premières années qui se sont limités d'ailleurs à des rencontres plus fortuites que sérieusement organisées, aucun thème retenu n'a bénéficié d'un réel échange en comité de rédaction" (Souligné par moi).

Cette présentation appelle deux remarques :

- La première est que, pour l'essentiel, les deux premiers tiers de cet extrait disent vrai. Mais à cette précision  près que c'est de l'intérieur que l'auteur témoigne des conciliabules et apartés qu'il déplore, que, autrement dit, il y a pris part alors que, s'il avait mis en pratique en temps voulu cette intransigeance démocratique dont il se prévaut aujourd'hui, il aurait refusé de les cautionner par sa présence. Or, il a été de la plupart de ces  conclaves, présent par exemple comme il le dit aux "deux réunions restreintes tenues chez Mohammed Harbi en 1995" dont il nous fournit un compte-rendu détaillé et à celle du 11 décembre 1997.

- La deuxième remarque est que, en revanche, la dernière partie de l'extrait, que j'ai soulignée, mêle habilement le faux et le vrai. C'est vrai que, passées les deux premières années, '"aucun thème retenu n'a bénéficié d'un échange en comité de rédaction". Mais cela n'implique pas qu'il n'y ait eu que des rencontres "fortuites". Celle qui a, aux dires mêmes de l'auteur, réuni entre autres Mohammed Harbi, Daho Djerbal et… lui-même le 29 novembre 1992 à la table du président du HCE, au palais présidentiel, était, hélas pour le dernier mentionné, "sérieusement organisée". 


DEVINE QUI VIENT DÎNER CE SOIR
Rappelons la conjoncture : L'Algérie était depuis février 1992 sous un état d'urgence qui serait reconduit pour une durée indéterminée moins de deux mois plus tard (le 7 février 1993); depuis cinq mois, l'hôte d'El Mouradia dormait dans les draps de Mohammed Boudiaf assassiné le 28 juin dans les circonstances que l'on sait; des milliers de personnes croupissaient dans les camps du Sud; et, alors que la torture se généralisait, Hocine Abderrahim et ses compagnons d'infortune, accusés d'avoir commis l'attentat de l'aéroport d'Alger en août, venaient d'être exposés le mois précédent, marqués par les stigmates des sévices qu'ils avaient subis, à la télévision publique pour y faire leurs "aveux", avant d'être condamnés à mort le 27 mai 1993 puis exécutés.

Au regard de cette situation délétère dans laquelle s'enfonçait le pays, le dilemme qui a assailli l'auteur le 28 novembre 1992 quand il a appris qu'il était invité au "Palais" est décrit en des termes pour le moins étriqués :  

"En ce qui me concerne, l'invitation posait un problème et Mohammed le savait, d'où l'attitude un peu gênée de sa transmission présentée la tête basse sans me regarder. Il redoutait un refus de ma part. En fait, le silence installant une atmosphère pesant renvoyait au non-dit éloquent sur le mélange des genres pouvoir/intellectuels. Je réservai ma réponse par simple courtoisie, ne voulant pas heurter Mohammed par un refus catégorique. Mais la curiosité intellectuelle de voir "le Palais" de l'intérieur me poussait à me joindre à Daho Djerbal et M. B."

Un dilemme promptement résolu! Et la courtoisie (qui n'a bien sûr rien à voir avec la connivence et la complicité avec le pouvoir, que l'auteur pourfend depuis des lustres!) n'y fut pas pour rien. Quant à savoir en quoi consistait cette insolite "curiosité intellectuelle de voir le Palais de l'intérieur", on se perdrait en vain en conjectures. Le fait est que la tentation d'opposer un "refus catégorique" semble avoir été balayée en quelques secondes!

A l'époque, bon nombre d’autres membres  du comité de rédaction se trouvaient à Alger. J'y étais encore moi-même. L'auteur, qui dénonce dans son article à longueur de pages l'accaparement de la décision au sein de NAQD quand il s'agit des questions les plus insignifiantes, a-t-il songé à alerter ses collègues sur cette décision de dépêcher une délégation officielle de la revue à la table du président du HCE? Il n'a en tout cas pas joint l'acte à l'intention, si jamais celle-ci lui a effleuré l'esprit. Mieux encore, et si incroyable que cela puisse paraître, alors que nous avons lui et moi été par la suite en contact suivi pendant de longues années, il ne m'a jamais fait partager son secret!

Et, au bout d'un quart de siècle de dissimulation, à l'heure du coming out, voilà comment il nous décrit la "soirée au Palais".

Après un dîner où la gastronomie rendait un hommage mérité à quelques spécialités de l'Est algérien, les échanges n'ont pas quitté les banalités mondaines autour de quelques traits d'humour entretenant ces ambiances chaleureuses entre des habitués à la blague généreuse (sic) … Je suivais de loin en curieux plus  qu'en acteur le déroulement de la soirée quand celle-ci glissa sur la politique. Mohamed me met en avant en rappelant à notre hôte l'intérêt que je porte au droit constitutionnel. C'est alors que Ali Kafi me dit tout de go : "Voilà, je voudrais que tu revoies pour moi la constitution. Tu me mets ce qu'il  y a de bien par là"(il me désigne la droite de l'espace qu'il a au préalable fendu en deux) "et ce qui n'est pas bien par là (en déplaçant son bras vers la gauche). Je répondais que la question de la constitution pose avant toute chose un problème politique grave…". J'allais ajouter "le coup d'Etat" quand le président du HCE reprenant le rôle qu'il n'a jamais perdu (re-sic) lève haut la main droite, tel l'arbitre sifflant le penalty, et me lance "la politique cela ne te regarde pas". Je ne regrettais pas finalement d'avoir sacrifié à la découverte des coulisses colorées où se pratique dans la convivialité une conception de la politique et de son rapport aux intellectuels. Ce n'était qu'une confirmation, mais comme le dirait le joueur de poker, il fallait payer pour voir".

Comme quoi, tout cela n'était qu'un jeu! Un jeu d'argent selon la métaphore choisie mais où on ne misait pas sa propre vie comme c'était alors le lot de tant d'Algériens qui se frottaient  au pouvoir de bien moins près. Mais si tel est le cas, pourquoi cet intraitable imprécateur nous fait-il, depuis des décennies, avec tant de morgue et de gravité, tout un plat de la compromission des intellectuels avec les appareils d'Etat? Pourquoi a-t-il, dans deux articles successifs publiés en juin et juillet 2013, fait le procès de Lahouari Addi qui avait, au cours d'une journée d'études organisée par le CRASC (Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle) d'Oran, côtoyé Noureddine Zerhouni, ancien chef du DRS, se laissant aller à déjeuner avec lui à la cantine du centre? "Une telle promiscuité, martelait-il alors, englobant dans sa réprobation le centre organisateur de la rencontre et Addi, inciterait, à titre de prophylaxie élémentaire, toute communauté de chercheurs à prendre ses distances"[3].

L'asymétrie du jugement est ici déroutante. De l'échange (quelle qu'en fût la teneur) auquel s'est livré Addi avec un chef de la SM à la retraite, en marge d'une journée d'études tenue en 2013, et de la présence de Chalabi à un repas "convivial" à l'invitation du président du HCE, au Palais de la présidence et au plus fort de la répression d'Etat, quel est le péché de compromission le plus mortel? La cantine du CRASC serait-elle plus infamante que le restaurant 5 étoiles du Palais présidentiel? Et si notre imprécateur saisit l'occasion de la tenue de cette journée d'études pour accuser le CRASC d'avoir conclu une "alliance avec les militaires et les services de sécurité depuis 1992"[4], pourquoi ne va-t-il pas au bout de sa logique et ne convient-il pas qu'il a contribué cette année-là précisément à faire adhérer NAQD à ladite alliance?


UNE LETTRE DE L'AU-DELÀ
Dans le premier volet de sa série d'articles sur la revue, publié le 25 novembre 2014, l'auteur justifiait sa contribution en ces termes : "J’ai décidé pour ma part non seulement de rompre le mutisme complice, d’en mesurer le sens et la portée, en retraçant les étapes marquantes de la revue… Cela ne saurait se faire sans casser quelques tabous et conventions".

Que valait donc une telle pétition de principe affichée en préambule? A la première lecture de cet article sur NAQD, j'ai voulu croire un moment que, si son auteur avait finalement révélé, sans que rien ne l'y eût contraint, cet épisode de 1992 qui l'accable tant, c'est parce qu'un scrupule tardif l'avait saisi. Fiat justitia et pereat mundus, proclame un vieil adage latin : "Que justice soit faite, le monde dût-il périr". J'ai envisagé l'hypothèse optimiste que l'auteur l'ait converti, pour le mettre au service de la cause qu'il affirme servir, à une formulation telle que celle-ci : Que la vérité soit dite, dusse-je périr.

Mais je me suis vite rendu à l'évidence que c'était loin d'être le cas. Il justifie trop abondamment le bien fondé de sa démarche de novembre 1992 en brandissant le butin précieux qu'il en aurait rapporté, un texte "rédigé le lendemain de l'échange (!) avec Ali Kafi", intitulé "Considérations générales sur une possible révision constitutionnelle", qu'il reproduit et dont il s'enorgueillit comme d'un des "enseignements tirés de l'escapade à l'intérieur du Palais", alors même qu'il est fait de clichés éculés sur la constitution et la démocratie. L'échange trivial avec Ali Kafi qui lui a d'ailleurs, de son propre aveu, rapidement cloué le bec, aurait donc représenté un tournant dans sa carrière intellectuelle!

Le mobile de l'aveu est tout autre. S'il fallait le rapporter à un adage, celui-ci se formulerait plutôt comme suit : "Mort à l'ennemi juré, dusse-je  tout y perdre". Si son instinct de conservation, le souci de sa propre réputation, n'ont pas retenu l'auteur de faire cette confession, c'est parce qu'ils ont été dévorés par l'ardeur de l'animosité qu'il voue à Mohammed Harbi. Il se défausse sur ce dernier de la responsabilité tout entière de leur "escapade" commune, sans craindre de se dépeindre ce faisant sous les traits d’un mineur privé de discernement, sous influence.

Il utilise d'ailleurs le même procédé contre Daho Djerbal, qui est par intermittence sa cible de rechange. Il relate ainsi la démarche qu'il a entreprise avec lui à l'automne 1993 auprès du conseiller culturel de l'ambassade de France, Gilbert Grandguillaume :

"Bien évidemment, seul Djerbal parle. Sa technique – rodée par la pratique culturelle du rapport politique – consiste, en se faisant accompagner, de rappeler en cas de contestation ou de conflit, qu'il n'était pas seul. On était deux. Mais le préparateur, l'instigateur et l'interlocuteur à l'arrivée détient la clé de toutes les données. Mon rôle était dès le départ étudié pour faire de la figuration. Si je manifeste mon désaccord, cela débouche sur l'implosion de la rencontre. Ce qui rejaillit sur l'image de la revue et sur les collègues absents et ignorants des faits". (Souligné par moi)

Désastreuse auto-justification! Rapportés à la radicalité du texte qu'il signe aujourd'hui, les scrupules mondains et la bienséance (une nouvelle fois) invoqués pour justifier rétrospectivement une telle passivité sont dérisoires. Mais là encore ce qui compte, c'est que les coups portent, même si on les administre avec un boomerang.

Cependant, Harbi reste l'ennemi le plus honni. Contre lui, l'auteur n'hésite pas à faire résonner la voix de Monique Gadant qui n'est plus de ce monde depuis 20 ans. Décédée le 29 septembre 1995, elle lui aurait adressé le 22 septembre, c'est-à-dire une semaine à peine avant de disparaître, une lettre dans laquelle, informée par lui de l'"escapade au Palais", elle juge l’initiative à sa juste gravité :

"Je me dis que vous n'auriez pas dû aller chez Kafi et j'espère que c'est la première et dernière fois car personnellement je ne me vois pas aider une revue qui fricote avec la Présidence".

Mais, après avoir sermonné l'auteur, elle semble recommander pour finir NAQD à ses bons soins ("Fais attention à la revue")! Elle n'a en revanche pas de mots assez durs pour désavouer et fustiger Harbi, pour bien d'autres choses que l'épisode du Palais, et l'auteur ne manque pas de les rapporter longuement, car il n'a  exhumé le document qu'à cette fin.

Je ne sais pas si cette lettre venue d'outre-tombe est authentique, et, si elle l'est, jusqu'à quel point l'auteur l'a "caviardée" pour les besoins de sa cause. Mais, loin de lui donner l'avantage décisif qu'il en escomptait, elle achève de disqualifier sa démarche. Il est contraire à l'éthique de faire témoigner les morts quand il n'y a aucun profit à en attendre pour l'Histoire ou pour la pensée , quand la seule intention est de nuire. Comme on peut le déduire de la lecture de ses ouvrages et des activités qu'ils ont menées en commun, Monique Gadant était assez proche de Harbi  pour lui dire ce qu'elle pensait de lui, si elle avait souhaité le faire. Partant de là, il est clair que ses observations, elle les livrait dans la lettre sous le sceau du secret et que son correspondant n'avait pas le droit de les rendre publiques sans sa permission. Ce qui veut dire que, elle disparue, ces confidences devaient être tues à jamais. Mais la tentation était irrésistible chez l'auteur de toucher les points sensibles, de blesser. Il fallait qu'il dégaine l'arme secrète, quitte à s'infliger le pire des discrédits."Mort à l'ennemi juré, dusse-je  tout y perdre". 

Je m'en tiendrai là et n'aborderai pas d'autres développements qui auraient pu appeler une mise au point. Le débat sur le sort fait à NAQD ne m'intéresse pas en lui-même. J'ai tourné cette page et d'ailleurs ce n'est pas le moindre effet produit par les articles de El Hadi Chalabi que d'avoir transformé tout ce qui se rapporte à cette revue en quelque chose d'écœurant. 


[2] Je précise d'emblée que je m'en tiendrai exclusivement à une critique du contenu des articles de El Hadi Chalabi, sans apporter le moindre élément d'information supplémentaire, qu'il soit d'ordre factuel ou qu'il concerne les personnes que j'évoquerai. Pour de plus amples informations relatives à  NAQD, se reporter au site de la revue : http://www.revue-naqd.org/
[3] Article publié le 4 juin 2013 sous le titre A propos des violences urbaines – Quelle sociologie pour quel traitement? (http://www.elhadi-chalabi.com/instanceinfo/a-propos-des-violences-urbaines-quelle-sociologie-pour-quel-traitement/). Auquel L. Addi a répondu le 26 juin 2013 : http://lahouari-addi.blogspot.fr/2013/06/reponse-el-hadi-chalabi.html
[4] Ibid.

mardi 8 octobre 2013

ENTRE LE DISCOURS DE GRENOBLE ET LE DISCOURS DE BRIGNOLES, LA VILLENEUVE SELON FRANCE 2




Khaled Satour
Il m'était d'abord apparu qu'il ne valait pas la peine de consacrer un nouvel article à la Villeneuve de Grenoble pour y démonter les ressorts du reportage que lui a consacré France 2 le 26 septembre dernier[1]. Mais j'ai entendu le commentaire fait par le candidat du Front national, sorti le 6 octobre grand vainqueur du premier tour de l'élection cantonale de Brignoles, affirmant qu'il s'était constitué en France trop "d'enclaves maghrébines"[2] qu'il fallait reconquérir, et ce discours m'a soudain fait voir le reportage sous un jour qui m'avait échappé. Le propos implicite de la journaliste d'Envoyé spécial n'était-il pas de montrer les conséquences menaçantes de l'enfermement ethnoculturel dans un quartier qui fut par le passé le symbole de la cohabitation dans "la diversité"?

UNE INCRIMINATION COLLECTIVE
Il se dégage en effet du reportage un diagnostic d'une outrance inexplicable à première vue : l'ensemble de la société regroupée sur ce territoire y semble atteinte d'un dérèglement anomique. Elle donne l'impression d'être entrée dans une espèce de guerre de tous contre tous aux lignes de confrontation enchevêtrées : guerre permanente menée comme il se doit par la population contre l'autorité légitime, à laquelle la journaliste, embarquée (embedded) avec les policiers, comme ses collègues américains l'avaient été naguère avec les GI's en Irak, assiste aux premières loges, essuyant en même temps qu'eux les jets d'objets les plus disparates lancés de nuit à partir des balcons (sans que l'incident soit le moins du monde contextualisé : patrouille de routine comme elle le laisse entendre ou arrestations musclées menées au point du jour?); mais aussi guerres diverses dont les mobiles ethniques et le caractère terroriste sont fortement suggérés : violences faites aux Roms nouvellement installés, violences faites aux plus âgés, porteurs "historiques" du projet urbain,  violences faites à tous les autres, contraints par le climat d'intimidation ambiant de se calfeutrer dans leurs appartements dès la tombée de la nuit.  
C'est une société qui se serait cloîtrée dans son territoire dont elle repousse toute velléité d'incursion de la loi dans ce qui s'apparente bien, à voir le reportage de France 2, à un consensus (tantôt vindicatif, tantôt résigné) de ses membres puisque, complice de la terreur qu'elle subit, elle expulserait par la violence les représentants de l'ordre venus la secourir. Une situation dont la problématique traditionnelle de la délinquance reliée à l'économie parallèle ne suffit plus à rendre compte et dans laquelle une reprise en main par les moyens de droit paraît impossible. Or y a-t-il d'autre alternative au droit que la guerre?
Celle-ci aurait d'ailleurs quelques adeptes locaux qui apparaissent isolés mais que la journaliste promeut à un rang emblématique, grossis qu'ils  sont par les plans qu'elle leur consacre. Ainsi, ce jeune qui affirme sous l'œil de la caméra être un ancien enfant soldat d'Angola pour justifier l'extrême agitation qui le pousse à terroriser un locataire peureusement abrité derrière sa fenêtre; ou encore cet homme cagoulé qui convie la journaliste à filmer le carton qu'il fait à une heure avancée de la nuit avec une arme de poing, pour lui "prouver que le pistolet est bien chargé de balles réelles". Peu d'images diurnes, ce qui gomme les activités correspondantes, et dans les espaces de la cité, déserts et menaçants, la nuit est dédiée, comme dans toutes les guerres urbaines, à la violence.
Réagissant à la pétition de protestation signée par les habitants du quartier, la rédaction de France 2 a rétorqué sur tous ces points : "Rien n'a été scénarisé, ce sont les gens qui parlent tels qu'ils sont"[3]. Les gens, c'est-à-dire, dans ce reportage, exclusivement des agresseurs potentiels ou avérés et leurs victimes, parmi lesquelles sont rangés les policiers. Comme il est de règle sur un champ de bataille, il n'y a pas de tiers magnanime, hors le correspondant de guerre à qui tout ce monde se confie. Pas de temps morts ni de trêves, qui interrompent habituellement la succession des affrontements entre les ennemis les plus irréductibles. Le reportage est construit sur une temporalité d'enchaînement et de causalité et supprime tous les intermèdes d'articulation, ces moments où se suspendent nécessairement les hostilités pour que puisse s'exercer une médiation entre les hommes et qu'un semblant de vie reprenne son cours. C'est sans doute ce que contestaient les pétitionnaires de la Villeneuve quand ils affirmaient "Nous sommes en colère, car ce reportage ne montre qu'une face de notre quartier", ne s'avisant pas que cette complainte adressée à "notre service public de l'audiovisuel"[4] réduisait charitablement un acte de  désinformation à un péché véniel d'omission.
Mais, si l'on retient l'hypothèse que le reportage véhicule en creux un discours politique sur les "enclaves" étrangères auquel la campagne électorale de Brignoles vient conférer une actualité brûlante, pourquoi la Villeneuve, précisément? 
Je crois qu'on peut avancer deux raisons essentielles :
- La première est suffisamment indiquée par le titre du reportage ("Le rêve brisé") qui lui sert aussi de fil conducteur, celle-là même qui justifie en général la dramatisation, depuis trois ans, du moindre événement survenu à la Villeneuve : il faut faire payer au quartier la rançon de son utopie fondatrice.
- La seconde est la filiation  qui rattache cette nouvelle mise en scène médiatique  aux  projections apocalyptiques proférées par Sarkozy dans son discours de Grenoble, devenue depuis lors ville fétiche de tout discours sécuritaire.

DANS LA FILIATION DU DISCOURS DE GRENOBLE
Commençons par la seconde : Sarkozy était venu à Grenoble en juillet 2010, après les émeutes qui avaient suivi la mort de Karim Boudouda[5], pour affirmer la nécessité pour l’État de déclarer une "guerre nationale" aux "délinquants" et aux "voyous".
J'avais alors noté quelques-unes des interrogations que soulevaient de tels propos : l’Etat réintroduirait-il la guerre dans son propre territoire parce que le droit ne lui assurerait plus le monopole de la violence? Les seigneurs de guerre médiévaux se seraient-ils réincarnés dans les "délinquants  et les voyous" de banlieues pour contester sa souveraineté?
Dans l’Etat français, millénaire et de surcroît « républicain et démocratique », la guerre était censée, à la date du discours de Grenoble, avoir été rejetée depuis longtemps hors des frontières. Sur son territoire, l'Etat ne saurait être le protagoniste d’une guerre, il ne saurait se reconnaître des ennemis qui le regarderaient en retour comme tel, sans renoncer, ainsi que l’ensemble de ses institutions, à exister en tant qu’entité générale et impersonnelle, en tant que tiers impartial, armé de la seule loi.
A moins bien sûr qu’il n’y ait vraiment un ennemi intérieur assimilable à un envahisseur qui, à défaut de s'être constitué en faction à l'échelle du pays pour abattre les institutions, se serait retiré dans des enclaves inexpugnables soustraites à la souveraineté nationale. Mais il ne suffit pas alors de le définir comme étant une masse de délinquants ordinaires. Il faut lui trouver quelque trait d’extranéité et dire par exemple que ces délinquants sont d’origine étrangère. L’ennemi désigné devient alors crédible, l’étranger étant l’ennemi par excellence grâce auquel peut se concevoir toute guerre digne de ce nom, de celles dont le souvenir est le mieux conservé dans les mémoires. Et on ne saurait mieux imaginer pareilles enclaves que sous la figure de La Villeneuve telle que décrite par Envoyé spécial à la lumière d'un discours politique de plus en plus agressif. Si donc le délinquant de quartier s'est mu en ennemi, entraînant derrière lui toute une population, il faudrait reconnaître rétrospectivement de la clairoyance au discours de Sarkozy au lieu de l’outrance qu'avaient cru y déceler tous ceux qui avaient estimé qu’il n'avait que trop souvent déclaré la guerre à tant d’ennemis.
D’un autre côté, cet ennemi étant un hybride post-moderne de l’envahisseur et du malfaiteur, la guerre annoncée se poserait dans des termes inédits et antithétiques particulièrement intéressants. Car c’est la loi qui désigne le délinquant et le politique qui désigne l'ennemi, ce qui nous fait une désignation de trop et surtout un protagoniste de trop. Mais lequel des deux, la loi ou le politique ?  
Si le départ de Sarkozy nous prive (et nous dispense) provisoirement d'une réponse explicite à ces questions, on voit bien que cette alternative droit/mesures d'exception ne se profile pas dans la seule perspective que le Front national remporte en 2014 des municipalités et transforme en zones de combat des territoires que régit le droit. Un discours belliciste, délivré à droite comme à gauche, provoque déjà des lézardes dans l'orthodoxie légaliste. Une sénatrice socialiste de Marseille, Samia Ghali, n'a-t-elle pas réclamé à cors et à cris l'intervention de l'armée dans les quartiers Nord? Et que dire des "dérapages" oratoires de Manuel Valls et de nombre d'autres émules de Sarkozy, confrontés à "l'invasion" rom?
Ce n'est donc pas fortuitement que France Télévision, en ressuscitant, encore une fois à partir de Grenoble, la thématique de la guerre, est venue en renouveler la rhétorique.
La preuve se veut peut-être ainsi administrée que, Sarkozy n'ayant pas pu tenir sa promesse, la menace qu'il entendait conjurer s'est réalisée, sur les lieux mêmes de ses imprécations, sous la forme d'une guerre déclarée (et en passe d'être gagnée)  par l'ennemi qu'il avait su identifier.
Bien sûr, avec le reportage d'Envoyé spécial, ce qui était un programme politique chez Sarkozy, remis à jour à Marseille, Brignoles et ailleurs, est rétrogradé au rang de représentation (relevant en réalité du délire). En devient-il plus inoffensif? Rien n'est moins sûr. La représentation de masse, que les grands médias alimentent par vocation, est infiniment plus difficile à  réfuter que les lubies des hommes politiques. Le discours de Grenoble avait été violemment critiqué par l'opposition, ses attaques contre les Roms qu'il avait englobés dans la charge dirigée contre les émeutiers de la Villeneuve lui avaient même valu un rappel à l'ordre de l'Union européenne. On a plus récemment raillé les appels à l'armée de Samia Ghali et critiqué les dérapages de Valls. C'est que, dans la tradition politique, une doxa de la modération contient la "franchise" du discours dans certaines limites qui séparent la parole publique de la parole privée. S'affranchir de cette contrainte, c'est "faire le jeu de l'extrême droite" (même si insensiblement un discours grandeur nature est en train de s'élaborer à partir du laboratoire langagier du front national). En revanche, un reportage télévisé tel que celui de France 2, prétendument fait de données d'investigation, se donne toute latitude de déguiser une telle transgression. Il n'a guère besoin de soutenir explicitement une thèse. Il lui suffit, à un certain niveau d'accumulation des informations et des alarmes distillées de toutes parts sur un thème sensible, de sélectionner quelques matériaux prélevés "sur le terrain", pour que se cristallise de façon quasi subliminale une représentation qui tardait à se préciser. Un tel minimalisme lui garantit à tous les coups l'impunité en prime à une inébranlable bonne conscience de ses auteurs.

L'INSUBMERSIBLE ALIBI DE L'"UTOPIE"
S'agissant de la deuxième explication, l'accent mis par le reportage sur "Le rêve brisé" de la Villeneuve, elle ressort de la place qu'il fait aux acteurs historiques de l'utopie urbaine, ces résidents de la première heure dans leur rôle d'idéalistes impénitents ou cet urbaniste qui revendique encore le projet fondateur. Curieuse utopie de gauche que celle-ci, en vérité, qui a voulu braver la loi d'airain de la stratification sociale au cœur des années 70, lorsque les contradictions de classes constituaient l'alpha et l'oméga de l'analyse sociologique. Cette utopie, rassembler les classes sociales dans un habitat commun, était, tout au moins dans sa prétention déclarée, une mystification à laquelle  seul le militantisme d'une fraction "éclairée" de la classe moyenne a permis de faire illusion. La mixité sociale est une aberration, un oxymore idéologique que condamnent les réalités tangibles (et par ailleurs intangibles) d'une société capitaliste – comme de toute société de classe – dont le seul moteur est la promotion sociale, jusque dans ses signes les plus insignifiants : les lieux non productifs de l'intimité (des lieux de loisirs et de restauration aux cabinets de toilette des entreprises) ne se partagent qu'entre égaux. A fortiori l'habitat, champ de la sociabilité la plus désintéressée où s'éprouve la communauté de statut et de comportement en tant que condition de la tolérance réciproque, sinon de la convivialité.
Sur cette question, il est loisible d'observer à Grenoble ce qu'une ville moyenne de province peut fournir d'éléments empiriques de jugement. L'espace urbain y est étroit et soumet la cohabitation sociale à des conditions draconiennes. La différenciation de classe peut y souffrir des points de contact géographique pourvu qu'on lui épargne un excès de proximité. Pour cela celle-ci doit être assortie d’une clause substantielle : la hiérarchie est de droit naturel. Plus que tout autre espace urbain, la province est un réseau de rapports hiérarchiques de proximité.
Ayant habité quelque temps le quartier dit des Antiquaires au centre de Grenoble, j’avais été frappé par l’étanchéité des espaces sociaux les plus contigus. Ainsi, la rue Bayard et la rue Très-Cloîtres, deux artères parallèles que sépare une perpendiculaire d’une cinquantaine de mètres à peine, sont coupées l’une de l’autre par une frontière sociale invisible et pourtant infranchissable. La rue Bayard est bourgeoise (on lit sur ses boîtes aux lettres beaucoup de patronymes qui fournissent leurs noms aux rues de la ville), les galeries d’art s’y alignent. La rue Très-Cloîtres, en attente de rénovation depuis des décennies, est la rue des cafés et des salons de coiffure maghrébins et abrite l’un des foyers d’immigrés les plus anciens. Aucun habitant de l'une de ces contrées ne poussera jamais sa promenade du soir jusqu'à la contrée voisine. Mais l’abstention des uns exerce une sorte de primauté sur celle des autres : elle est normative car elle a valeur d’exemple dissuasif donné par le supérieur hiérarchique. La proximité ne saurait dégénérer en promiscuité.
C’est une séparation qui s’opère dans les mouchoirs de poche de l’espace urbain et ne peut se gérer que par la force des conventions implicites. Il n’y a pas ici l’échelle de grandeur que fournissent des métropoles comme Paris où des arrondissements entiers ont pu être cédés aux classes populaires, qu’on  avait jadis toute opportunité de venir massacrer sur leurs sites, à chaque fois qu'elles avaient la velléité d'en déborder comme en 1848 et 1871, avant qu’elles ne soient rejetées un siècle plus tard dans des banlieues lointaines.
La proximité géographique des classes sociales dans une ville moyenne comme Grenoble est sans doute ce qui a pu donner l’illusion d’une mixité sociale  qu’on a voulu dans les années 1970 reproduire in vitro dans le quartier de la Villeneuve. Le projet était « de gauche » mais avait-il un autre objectif réaliste que d’imiter la proximité hiérarchique locale? Les élus, les professeurs, les fonctionnaires et les avocats qui sont venus y côtoyer les ouvriers et employés étaient sans doute investis d’une mission d’éducation civique par l’exemple.
Mais on a fait pousser la Villeneuve dans un champ clos dont les barres d’immeubles constituent les fortifications. Il faut croire que la concentration volontariste des catégories sociales a échoué, dans des conditions de promiscuité aussi extrêmes, à reproduire le modèle subtil de la séparation hiérarchique.
Mystificatrice à sa genèse, la mixité sociale était devenue au tournant des années 80 une formule au sens flottant, lestée de tous les non-dits de la novlangue "républicaine", mais désignant en pratique, sous forme de vœu pieux, l'improbable cohabitation avec l'émigration africaine et maghrébine. Elle n'avait dès lors plus qu'une fonction incantatoire sans cesse contrariée par le discours sur "les bruits et les odeurs" qui a accompagné l'exode progressif de la classe moyenne  vers un habitat plus homogène.

CES AUTRES RÊVES FRACASSES
C'est dire que l'écrasante majorité des habitants actuels de la Villeneuve n'ont jamais été associés à ce rêve qui n'entretient de nostalgie que dans le cœur d'une minorité d'"historiques". Celle-ci, désormais constituée pour l'essentiel de retraités, actifs dans les partis et les associations, exerce sans partage la fonction d'interface avec les autorités locales et accessoirement, à l'égard de la masse populaire, un magistère de la civilité et du civisme qui n'est pas toujours dénué de paternalisme.
Le titre du reportage révèle, sous l'éclairage de ce qui précède, une forme de passéisme dans l'approche, qui se déchiffre par définition comme le refus d'entériner le présent et en conséquence d'analyser la causalité sociale qui l'a produit. Je veux parler de la marginalisation de l'émigration dans la société française toute entière. Car si l'on dissipe le nuage de fumée produit par l'utopie fondatrice, rien ne distingue aujourd'hui La Villeneuve des autres ghettos où l'émigration est regroupée.
Et c'est sans doute de s'assumer en tant que telle, telle qu'on lui impose d'être, qu'on  lui reproche. S'assume-t-elle d'ailleurs? Assume-t-elle le chômage massif, l'échec scolaire, le parcours délinquant de ses enfants, leurs pathologies mentales de toutes natures, ses suicidés si souvent recueillis sous les balcons (toutes réalités sur lesquelles le reportage a fait silence)? Non pas certes. Mais il suffit qu'elle se vive, par la seule force des choses, en ghetto (avec ses commerces halal, son marché par trop exotique du jeudi, ses barbus et tous ces salamwalikoum qui s'échangent dans ses galeries) pour que cela soit intolérable.
Ce présent-là dans lequel elle se vit n'est pas fait des débris d'un rêve insensé du passé mais de ceux de ses rêves légitimes de tous les jours qui n'en finissent pas de se fracasser, se révélant encore moins accessibles que l'utopie vantée. Le regard que restituait le reportage de France 2, jeté à partir du passé, mesurait le présent à l'aune de ce qui n'est plus et n'a d'ailleurs jamais été. C'est un regard étranger et insensible à son objet, une population qu'il réifie à seule fin qu'elle serve d'alibi à une stratégie politico-médiatique du pire qui la met une énième fois en accusation, "au fond comme une vie qui a d'abord été condamnée et est ensuite devenue coupable"[6].


[1] Dans l'émission Envoyé spécial et sous le titre : "Villeneuve : Le rêve brisé".
[2] Ses propos sont rapportés dans un article publié le 4 octobre sur l'édition en ligne de Libération : "Laurent Lopez a un leitmotiv : il ne veut pas voir s’enfoncer Brignoles comme il a vu Marseille «décliner».«Il y a des endroits qui sont de véritables enclaves maghrébines, nous sommes submergés.» Il continue sa démonstration : «Sur la place Caramy [la place principale, ndlr], l’essentiel est d’origine extracommunautaire. On peut intégrer une partie des gens extra-européens, mais là ce sont les gens d’origine européenne qui sont obligés de s’intégrer.» Il ajoute, pour compenser : «Attention, hein, dans mon équipe j’ai du polynésien, du juif… Mais ces gens sont français»". 
[3] Politis n° 1271, semaine du 3 au 9 octobre 2013, p. 16. 
[4] La pétition élaborée au cours d'une première assemblée générale des habitants tenue le 28 septembre avait recueilli à la tenue le 4 octobre dernier d'une deuxième assemblée générale plus de 2000 signatures, un projet de droit de réponse étant en préparation ainsi que différentes actions de protestation. La pétition est accessible à l'adresse suivante :
 http://www.petitions24.net/signatures/apres_villeneuve__le_reve_brise/start/0
[5] Voir l'article consacré sur ce blog à ce sujet en juillet 2010 sous le titre La Villeneuve de Grenoble, une cité sous état d'exception.
[6] Formule empruntée à W. Benjamin.