dimanche 17 juillet 2011

L’ARMEE, LA NATION, LES MEDIAS FRANÇAIS : UN MÊME COMBAT



Khaled Satour
La France a toujours eu des poussées de chauvinisme. Celle qu’on observe actuellement puise aux sources les plus détestables : guerrières, cocardières et néo-coloniales. Engagée dans l’occupation de l’Afghanistan et l’agression contre la Libye, l’armée française cristallise à nouveau une ferveur nationaliste grégaire, de celles qui poussent à faire bloc au nom des sentiments les plus primitifs. Dernière manifestation en date, la mise au pilori d’Eva Joly, candidate écologiste à la présidentielle. Pour avoir critiqué au lendemain de la fête nationale la tradition du défilé militaire du 14 juillet, elle a concentré sur elle les pires injures xénophobes venant de la majorité, dont celles du premier ministre, et les critiques plus ou moins indignées de tous les chargés de patrie que compte la classe politique, de Mélenchon à Le Pen.
SEUIL D’INCOMPETENCE
Chargé de patrie. Je reviens à cette notion, rencontrée chez Merleau-Ponty, et qui rend si bien compte du comportement de tous ceux qui s’agglutinent avec zèle autour des symboles de la nation dès que le pouvoir pince leur fibre patriotique. Ce que ne cesse de faire le gouvernement : hommages répétitifs à l’armée française, aux soldats tombés dans cette guerre lointaine menée en Afghanistan au nom des intérêts hégémoniques, et que l’on fait passer pour une « guerre de défense de la République », à la noble intervention humanitaire lancée en Libye.
Pour Merleau-Ponty, ce qui pousse tant d’hommes et de femmes à sacrifier le devoir de vérité à « l’intérêt de la nation », alors que « la vérité est toujours bonne à dire, au besoin contre le gouvernement, contre la nation », c’est le sentiment qu’ils ont de se sentir « chargés de patrie » comme on se sent « chargé de famille »[1]. Il y a un niveau d’acuité des enjeux à partir duquel les esprits les plus subtils, les plus lucides et les plus intransigeants deviennent soudain incurieux, crédules et sommaires et se métamorphosent collectivement en chargés de patrie. Il est atteint lorsque se trouve invoquée une menace (souvent imaginaire) contre les intérêts supérieurs de la nation et la survie de l’Etat. C’est un seuil d’incompétence à partir duquel on délègue toutes ses prérogatives intellectuelles au Léviathan que la moindre audace de la pensée, au-delà de cette limite, mettrait en péril ! Car quand des intérêts supérieurs sont en cause, il faut s’empresser d’abjurer l’intelligence, dans un acte de dessaisissement qui relève de la foi.
Et qui d’autre que le pouvoir en place déclencherait ce seuil ? En la matière, le signal d’alarme est entre ces mêmes mains qui détiennent le boîtier du feu nucléaire. Le pouvoir est le dépositaire naturel de ce que Edward Said appelle la culture officielle qui « donne une définition du patriotisme, de la loyauté, de (…) l’appartenance, (…) qui tente d’exprimer l’idée et l’éthique générales, qui détient le passé officiel, les pères et les textes fondateurs, le panthéon des héros et des traîtres, et qui purge ce passé de ce qui est étranger, différent ou indésirable ».
Etrangers et indésirables sont ceux qui agiteraient, au-delà du seuil défini, les thèmes de la contre-culture dont émanent « une critique de l’autorité et une attaque contre ce qui est officiel et orthodoxe » c’est-à-dire « un ensemble de pratiques associées à différents outsiders – pauvres, immigrants, bohèmes, anxieux, rebelles et artistes[2] ». Il n’est donc pas fortuit que François Fillon ait associé chez Eva Joly le « manque de culture relative aux valeurs » à sa qualité d’ « immigrée ».
L’armée est de tous les saints de la République le plus vénéré, même si on lui a parfois rendu un culte discret, sinon honteux. Longtemps, le souvenir de la troupe lancée en 1848 contre les ouvriers parisiens et en 1871 contre les communards, celui des généraux conspirateurs de 1958 et des putschistes de 1961, ont bridé les élans. Aujourd’hui que revient le temps des expéditions militaires menées aux marches et aux antipodes, on peut à nouveau entendre célébrer la « communion de l’armée et de la nation » dans la bouche des politiques de tous bords. Qui osera venir faire quelque douteux rapprochement historique entre les défilés militaires parisiens d’aujourd’hui et les massacres perpétrés en mai 1871, contre la population de la capitale, par les troupes des capitulards versaillais, avec la complicité passive de l’occupant prussien ?
L’ÂME CONSENSUELLE DE LA NATION
Mais les chargés de patrie se recrutent beaucoup par les temps qui courent dans les médias français. Ces derniers, dédaignant leur mission d’informer, portent avec ostentation et obséquiosité le deuil des soldats français tués en Afghanistan, à longueur de journaux, écrits et audiovisuels, se solidarisant, sur le même ton sentencieux que les politiques, avec leurs familles, mais rapportant en revanche avec une extrême concision et en formulant les réserves de rigueur, la mort, si souvent répétée, de centaines de civils afghans (et depuis peu libyens) qu’écrasent « par erreur » les bombes de leurs libérateurs. Une asymétrie de ce genre de guerre qu’on ne relève pas assez ! Ils s’obstinent en outre, comme au temps des guerres coloniales, à qualifier de « terroristes » les résistants afghans à l’occupation de l’OTAN.
Il y a quelques semaines, à la libération des journalistes de France 3, H. Ghesquière et S. Taponier, par leurs ravisseurs afghans, leur collègue Jean-Louis Normandin, qui connut la détention au Liban dans les années 1980, s’était dit indigné que les journalistes ayant été retenus en otages n’aient pas la possibilité de demander justice. Oui, il avait invoqué la Justice. Oui, dans le contexte d’arbitraire fait aux peuples occupés, dans le contexte des bombardements, des humiliations, souvent des tortures que subissent les populations civiles sous occupation, sans le moindre recours possible, il s’était plaint de ce que l’outrage fait aux journalistes pris en otages ne puisse être réparé. Ce chargé de patrie faisait comme si, hormis l’injustice subie par des journalistes occidentaux dans les pays sous occupation militaire, nous étions dans le meilleur des mondes.
Les journalistes dépêchés en Afghanistan et ailleurs auraient en effet une noble mission qu’on nous ressasse à toutes occasions : déjouer la désinformation organisée par les états-majors militaires de tous bords. On voudrait le croire, évidemment. Mais les journalistes français envoyés en Afghanistan sont-ils, à leur corps défendant, autre chose que des chargés de patrie ? Ont-ils, dans leur généralité, jamais donné à entendre un autre son de cloche que celui de la propagande de guerre du gouvernement français et de l’OTAN ?
Je n’approuve personnellement en aucun cas leur enlèvement ou toute autre atteinte qui serait portée à leur intégrité physique. Mais, soyons francs, le résistant afghan reçoit-il un seul message sérieux lui permettant de séparer leur présence de celle de l’armée française qui occupe son pays, avec d’autres armées ? On a plutôt tendance à tout faire pour le convaincre du contraire. Ainsi, lorsque le président de France-Télévision, parti l’an dernier s’enquérir du sort de ses journalistes enlevés dans ce pays, a débarqué à Kaboul dans les bagages du ministre français des Armées. Ainsi aussi, à chaque libération de journalistes enlevés, lorsqu’on les voit descendre des avions aux couleurs de l’armée de l’air sur des aéroports militaires et venir tresser des lauriers aux services de renseignements français.
Mais qui se préoccupe de ces nuances ? La sacro-sainte séparation des pouvoirs ne saurait concerner cette âme consensuelle de la France qu’est l’armée. Une presse indépendante, oui, mais pas du corps générique de la nation qu’est sa force militaire. D’ailleurs, le mépris et le sentiment de supériorité dispensent de toute cohérence éthique : « on » n’a rien à prouver et « on » se fiche de convaincre. L’ennemi que l’on affronte dans les pays que l’on désigne aux entreprises impériales n’est pas un égal : « parler d’inégalité politique est à la vérité un euphémisme puisqu’elle implique qu’il y ait deux partenaires alors qu’on ne reconnaît pas à la colonie d’existence politique, qu’elle est considérée comme un objet d’action et de décision politique[3] ».
Le conditionnement idéologique qui pousse à l’aveuglement, typique de cette engeance majoritaire que sont les chargés de patrie, reproduira sans fin, en dépit des leçons du passé, les pires tropismes de l’histoire coloniale. A nouveau, en ce début du 21e siècle, il a suffi que l’armée française s’implique dans des guerres impériales pour qu’elle redevienne la quintessence de la nation, sacrée, inattaquable, intouchable.



[1] Maurice Merleau-Ponty, Pour la vérité in Sens et non-sens, Gallimard, 1996.
[2] Citations extraites de : Edward W. Said, Du choc des définitions, Le Monde Diplomatique de septembre 2004.
[3] René Rémond, Le XIXe siècle, 1815-1914, 2, Introduction à l’histoire de notre temps, Seuil, 1974.

dimanche 24 avril 2011

ENTRE LA « REVOLUTION » ET L’INGERENCE ETRANGERE :

LE MALAISE ARABE

Khaled Satour
Les événements graves qui secouent plusieurs pays arabes souffrent depuis leur commencement d’un déficit d’analyse que le flot d’opinions célébrant les « révolutions » ne comble pas, loin s’en faut. La réserve dont font preuve certains intellectuels habituellement prompts à éventer les manœuvres de la désinformation est préoccupante. Est-ce de la perplexité, de l’indécision, qu’elle dénote ? Ou bien une certaine forme de renoncement, sinon de reniement ? Car, aujourd’hui, les événements se décantent, les situations se clarifient, et il y a matière à fonder des prises de position.
S’agissant de la Libye, la tribune commune publiée dans la presse par Obama, Cameron et Sarkozy le 15 avril dernier est sans doute le coup d’envoi donnée à une implication des armées de ces trois pays dans les combats au sol, c’est-à-dire à un dépassement du mandat donné par la résolution 1973 du conseil de sécurité. Les gouvernements de ces pays ont beau s’en défendre, l’annonce de l’envoi de « conseillers militaires » pour assister l’insurrection est probablement le début d’une intervention dont l’ampleur deviendra vite incontrôlable. C’est la logique même de la prise de position des trois dirigeants qui l’impose. Voici, à travers quelques extraits de leur tribune, leur interprétation de la résolution :

Aux termes de la résolution 1973 du Conseil de sécurité, notre devoir et notre mandat sont de protéger les civils (…) Il ne s'agit pas d'évincer Kadhafi par la force. Mais il est impossible d'imaginer que la Libye ait un avenir avec Kadhafi (…) Tant que Kadhafi sera au pouvoir, l'Otan et les partenaires de la coalition doivent maintenir leurs opérations (…) Kadhafi doit partir, définitivement
[1].

Ce qui confirme que la résolution du conseil de sécurité leur tient bien lieu de feuille de vigne. L’affirmation selon laquelle « il ne s’agit pas d’évincer Khadafi par la force » exprime, par antiphrase, l’objectif de l’opération.
La brutalité du discours de Bush est absente de cette tribune et le triumvirat qui s’y exprime pense sans doute conjurer, dans les formes, l’unilatéralisme américain. D’autre part, il y a bien une habilitation de l’ONU (tout au moins pour amorcer la pompe) et personne n’envisage encore une occupation militaire du pays. Bref, la Libye de 2011 n’est pas l’Irak de 2003. Cependant, les mêmes résultats vont probablement en découler : le pays risque le démembrement et doit en tout état de cause dire adieu à sa souveraineté.
Comment peut-on dans ces circonstances soutenir que c’est une « révolution populaire » qui est en cours ? Le conseil national de transition est dirigé par des vétérans du régime actuel passés, pour certains in extremis, dans le camp « révolutionnaire ». Son président, Mustapha Abdeljalil, reçu solennellement à l’Élysée le 20 avril dernier, était ministre de la justice de Kadhafi jusqu’en février. Abdoul Fatah Younès, responsable militaire de l’insurrection, a été son ministre de l’intérieur. Une troisième personnalité « révolutionnaire », Mahmoud Djibril, a dirigé le comité de réflexion économique du régime avant d’être limogé pour avoir proposé la libéralisation de l’économie. Autre personnage pittoresque, Khalifa Hifter, ancien colonel de l’armée libyenne, dont le Daily Mail a annoncé le 19 mars qu’il prenait la direction militaire de l’insurrection, sans qu’on sache exactement quel espace de commandement il a pu finalement arracher à Abdoul Fatah Younès. L’homme était depuis vingt ans aux Etats-Unis qu’il avait rejoints après avoir déserté l’armée libyenne alors en déroute au Tchad. Ses liens avec la CIA ne sont contestés par personne.
Parmi les autres leaders de l’insurrection, des hommes d’affaires et des avocats ayant pour la plupart étudié aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

DE L’EQUILIBRISME DISTANCIE …
Tels sont les hommes de l’insurrection qui a paralysé le sens critique des observateurs et des commentateurs arabes. Qui a mis en porte-à-faux tant de défenseurs de la cause démocratique arabe soudain devenus incapables d’additionner deux et deux. L’insurrection libyenne, si peu orthodoxe par rapport à ses devancières de Tunisie et d’Égypte, est venue déparer le cycle des « révolutions arabes ». Mais on répugne à l’en dissocier de peur de désenchanter tout le « printemps arabe ». Moyennant quoi, on recourt à une sorte d’équilibrisme inédit : révérer les révolutionnaires de Cyrénaïque tout en réprouvant l’intervention militaire occidentale.
L’analyse que fait Thierry Meyssan illustre la complexité d’une telle approche. L’animateur du Réseau Voltaire conteste les termes de la résolution 1970 qui, avant l’adoption de la résolution 1973, avait saisi la cour pénale internationale des « attaques systématiques ou généralisées dirigées contre la population civile » par Kadhafi. Il affirme qu’ « il n’y a jamais eu de répression systématique ». Mais, pour ne pas se dédire de son soutien aux révolutions arabes, il affirme que l’OTAN s’est assignée pour fin de dénaturer la révolution libyenne :

En reconnaissant le CNLT (le comité national de transition) et en blanchissant son nouveau président, écrit-il, la Coalition se choisit des interlocuteurs et les impose comme dirigeants aux insurgés. Cela leur permet d’écarter les révolutionnaires nassériens, communistes ou khomeinistes.
Il s’agit de prendre les devants et d’éviter ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte lorsque les Occidentaux imposèrent un gouvernement RCD sans Ben Ali, ou un gouvernement Suleiman sans Moubarak, mais que les révolutionnaires les renversèrent aussi
[2].

Ce sont des arguments similaires qui sont au cœur des analyses proposées par les tendances liées à la 4e Internationale. Elles voient se lever partout dans le monde arabe une révolution prolétarienne qui aurait « surpris » les Etats-Unis et les aurait mis dans une posture défensive ! En Libye, en particulier, l’OTAN serait intervenue pour confisquer aux prolétaires leur révolution.
S’agissant de ce dernier pays, je ne reviendrai pas sur les arguments qui me font considérer que, en fait de révolution, c’est sans aucun doute une insurrection armée fomentée par l’Occident, et aujourd’hui ouvertement appuyée par ses armées, qui est en passe de renverser Kadhafi
[3]. D’ailleurs, on voit mal comment une révolution populaire, a fortiori prolétarienne, aurait pu fédérer les forces hétéroclites énumérées par Meyssan avec la bourgeoisie benghazienne alliée aux pires renégats du régime.
Quant à la Tunisie
[4] et à l’Egypte[5], aux suspicions nées a priori viennent s’ajouter des éléments a posteriori qui attestent une continuité des régimes dont les appareils politico-militaires ont simplement sacrifié leurs anciens leaders sur l’autel d’une démocratie de façade.
Ceci pour l’équilibrisme « distancié », c’est-à-dire celui qui tente de concilier l’inconciliable, mais dans une analyse que des rudiments de doctrine, au moins, tentent de structurer.

… AU DILEMME INSOLUBLE
Lorsqu’il s’y mêle l’affectivité des observateurs arabes, cet équilibrisme se change aussitôt en dilemme insoluble. Une victime de marque en est Abdelbari Atwane, l’éditorialiste d’El Quds El Arabi. Ce brillant journaliste, par ailleurs très influent, héritier persévérant jusqu’à ces derniers mois du nationalisme arabe (El Qawmya El Arabia), a vu s’ouvrir sous ses pieds, avec l’intervention militaire en Libye, un gouffre au fond duquel on le voit gesticuler en vain. Dans son éditorial du 11 mars 2011
[6], il rappelle d’abord son credo :

Le colonel Mouammar Kadhafi fait face à une révolution populaire visant à abattre son régime, qui se transforme progressivement en soulèvement militaire que l’Occident s’apprête à soutenir, d’une manière ou d’une autre.

Puis, il s’interroge :

Cette intervention occidentale, si elle a lieu, aura-t-elle pour effet de modifier l’image [de la révolution] dans l’esprit des Libyens, ou de certains d’entre eux, ou dans l’esprit des citoyens arabes ?
Je ne pense pas que le leader libyen bénéficiera de la sympathie populaire arabe, mais ce que nous ne devons pas exclure c’est que le niveau de sympathie populaire arabe dont bénéficient ses opposants se dégrade en cas d’intervention militaire occidentale en leur faveur.
Car, lorsque le citoyen arabe doit choisir entre l’oppression [nationale] et le colonialisme occidental, la préférence d’une grande partie des Arabes n’ira pas au second, pour des raisons complexes en relation avec des expériences douloureuses teintées du sang de millions de victimes, dont un million sont tombés il y a peu en Irak.

Pour ce qui le concerne, Atwane refuse de choisir entre « l’oppression et le colonialisme », qu’il rejette également. Mais, renouvelant son soutien à la « révolution » libyenne, c’est bien à tort qu’il s’imagine échapper à l’alternative maudite. C’est un dilemme qu’il a posé. Il faut le trancher, sans recours possible à un troisième terme. Ses arguties n’y font rien, son soutien à la « révolution » vaut soutien à l’intervention militaire. Ne postule-t-il pas explicitement que l’Occident est venu soutenir la révolution ?
Il faut lui reconnaître ce mérite d’avoir, à la lumière de l’intervention en Libye, prévu une prochaine déstabilisation de la Syrie
[7]. Avec les violences qui se sont enclenchés le 23 mars à Deraâ, en Syrie, son dilemme atteint un paroxysme. Cependant, dans son éditorial publié le 30 mars, au lendemain d’un discours de Bachar El Assad, il recourt à un curieux mixte d’aveu/dénégation pour s’en extraire à tout prix. Il écrit :

Le président El Assad a pris soin dans son discours (…) d’insister sur l’existence d’un complot visant la Syrie dans le but de provoquer un conflit inter-communautaire, et c’est un diagnostic exact sur lequel nous sommes d’accord avec lui. Mais le point sur lequel nous divergeons c’est la manière dont il convient de préserver la Syrie de ce complot (…) afin que le pays ne sombre pas dans une guerre civile sanglante : la réforme, dans ses volets politique et économique, est le remède susceptible de faire échouer cette conspiration (Souligné par nous).

Atwane ne qualifie pas davantage les réformes qu’il préconise comme remède à la conspiration. Mais l’air du temps nous souffle que, sans erreur possible, il pense au prêt-à-porter démocratique actuellement en vogue avec son corollaire libéral (sur lesquels nous reviendrons). Laisse-t-il entendre qu’il a compris les enjeux des événements arabes actuels : déstabiliser le maximum de pays pour les faire entrer de gré ou de force dans le moule libéral mondialisé ? Car il laisse entendre que la Syrie est sous l’emprise d’un chantage : l’injonction de réformer sous la menace d’un complot. Peut-être. Ce qui est sûr, c’est que, en tant que Palestinien, il est sensible à l’importance stratégique de la Syrie dans la région, qu’il sait que son soutien à Hamas et Hezbollah est capital. Mais aussitôt, il élargit sa réflexion à l’ensemble du monde arabe :

Les régimes dictatoriaux arabes nous placent devant un choix difficile voire impossible : se tenir à leurs côtés parce qu’ils font face à une conspiration et qu’ils refusent la réforme, ou donner notre bénédiction à l’intervention étrangère afin de sauver leurs peuples de leur répression et de leur sauvagerie en cas de déclenchement d’une révolution réformatrice (sic) comme c’est le cas en Libye en particulier. Nous ne serons pas aux cotés de la dictature qui égorge son peuple sans pitié et nous ne soutiendrons pas l’intervention étrangère car nous connaissons par avance ses objectifs colonialistes. Mais nous nous engagerons toujours à dire la vérité à une époque où les deux parties s’acharnent à la réprimer
[8].

L’ambiguïté est toujours là mais le message est compréhensible : la conspiration étrangère est une donnée réelle mais la révolution populaire aussi. « Nous nous engageons toujours à dire la vérité », dit Atwane et j’en déduis qu’il fait le choix résigné d’une espèce de vérité en fragments multiples et contradictoires, inconciliables en fait (il y a à la fois conspiration et révolution authentique), inaptes à s’incorporer dans un raisonnement. Une aporie, qu’il organise pour sanctifier la croyance en la « révolution arabe » comme croyance vitale, soustraite à toute possibilité de contestation.
On retrouve le dilemme irrésolu de Atwane, dépouillé cependant de la subtilité et de la richesse de sens que seul un grand connaisseur des réalités arabes comme lui peut y mettre
[9], dans nombre d’autres analyses.
La position prise par le Parti des Indigènes de la République (PIR) est une surprise, et pas des moindres
. Son communiqué daté du 24 mars 2011 surprend d’emblée par son titre : « Khadafi livre la Libye aux impérialistes ». Etonnante novation pour ce jeune parti dont l’appel initial, fondateur en 2005 du Mouvement des Indigènes de la République, s’articulait sur une critique corrosive du colonialisme, dénuée de toute concession, que cette justification implicite de l’intervention militaire en Libye. Ce serait la faute à Kadhafi ! Et le communiqué mérite son titre comme le montrent les extraits suivants :

Kadhafi, en réprimant la contestation populaire, notamment avec des armes lourdes, a perdu le peu de légitimité qu’il pouvait avoir. Ce faisant, il a ouvert une voie royale permettant aux forces impérialistes de donner un vernis légal à leurs actions militaires (…)
Tout en étant solidaire du peuple libyen et de sa révolution, le PIR condamne de la manière la plus ferme l’opération militaire occidentale dont les objectifs vont à l’encontre de la révolution arabe et hypothèque gravement la souveraineté des peuples en lutte de la région. Au nom du respect de la souveraineté et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le PIR continuera sans cesse à élever sa voix pour accompagner ces luttes de libération
[10].

La solidarité accordée au « peuple libyen et sa révolution » peut s'accorder avec la doctrine jusqu'à présent défendue par le PIR, sous réserve de quelques précisions absentes du texte
: comme il ne peut raisonnablement soutenir le comité national de transition et sa clique de hauts responsables du régime repentis, aperçoit-il, dans les rangs de l’insurrection, d’autres révolutionnaires plus présentables ? Car on ne peut sans autre forme de procès ranger l’insurrection libyenne parmi « les luttes de libération » dignes d’être « accompagnées ».
Mais que l’OTAN, attaquant la Libye, bénéficie d’une excuse de provocation, un peu comme on a longtemps soutenu qu’une femme violée aura provoqué son violeur, cela implique une révision déchirante de toute notre vision du colonialisme. Et de l’impérialisme le plus actuel : car Saddam, les Talibans et plus récemment Gbagbo ont à ce compte ouvert une voie non moins royale à l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan et à la mise sous protectorat de la Côte d’Ivoire (ce qui, nonobstant la prétendue révolution libyenne, est a minima le sort qui attend la Libye).

LORSQUE LA DESINFORMATION ALGERIENNE S’EN MELE
Dans la confusion des rares analyses proposées par les commentateurs algériens (parmi lesquels je préfère ne pas compter les journalistes alignés sur les positions du pouvoir), on retrouve, à une exception remarquable près
[11], une approche comparable, c’est-à-dire marquée par le trouble qu’induit le soutien aux insurgés de Benghazi depuis que l’OTAN a volé à leur secours. Cette approche est plus ou moins argumentée. Plutôt moins dans l’article de Samir Bouakouir (FFS)[12] intitulé Aujourd’hui la Libye, demain…, où on peut lire :

L’objection légitime au « deux poids deux mesures » ne doit pas nous empêcher de tenir en premier lieu pour responsables de ces interventions militaires, ces dictateurs sanguinaires, immoraux et paranoïaques, n’ayant que mépris pour leurs populations. Quand on n’hésite pas une seconde à utiliser l’arme lourde contre ces propres compatriotes, on ne peut que se surprendre à souhaiter que cela s’arrête. Un réflexe humanitaire des plus élémentaires nous pousse à applaudir tout ce qui peut stopper un massacre programmé.
Quand Kadhafi dénonce une nouvelle « croisade » et une volonté de l’Occident de s’emparer des richesses pétrolières, on devient moins réceptif car cela provient d’un des pires autocrates du monde arabe.

Une position, étayée par la propagande occidentale, que n’auraient pas reniée les pires défenseurs de l’apport civilisationnel du 19e siècle.
Mais on découvre parfois aussi toute la perversion du raisonnement qui est le signe des jeux de pouvoir occultes. Ainsi, lorsque le journal en ligne Le Quotidien d’Algérie titre le 8 avril, sous la plume de Djamaledine Benchenouf, Complot contre le peuple libyen, on s’attend à tout sauf aux développements délirants qui suivent. Ce n’est pas à l’OTAN que le complot est attribué, loin s’en faut. Elle est dépeinte, dans un récit confectionné avec les matériaux de la désinformation, sous les traits de l’organe de police légitime de la « communauté internationale » remplissant sa mission :

Puis ce fut la répression. Les Libyens de Benghazi et d’autres villes de l’Est du pays entrèrent en résistance, et répondirent à la violence par la violence. Le peuple était en armes. Une répression sanglante et démesurée, s’abattit sans discernement sur les villes d’où était partie la contestation. Le dictateur lâcha des troupes lourdement armées, et étoffées de milliers de mercenaires africains contre les populations. Kadhafi voulut étouffer la contestation avant qu’elle ne se propage à l’ensemble de la population, avant que le Conseil de Sécurité ne donne l’aval pour une intervention. Il ne ménagea aucun moyen. Bombardement aérien, artillerie lourde, exécutions sommaires, pour l’exemple, de centaines de personnes.
C’est dans ces conditions que le Conseil de Sécurité décida de mettre fin à ce carnage, pour protéger les populations civiles. Mais aussi pour s’assurer, et c’est de bonne guerre, que ce pays, grand producteur de pétrole et de gaz, ne devienne incontrôlable ».

A ce point du récit, on respire. La victoire contre le Mal est promise au Bien, secondé par Sarkozy et BHL. Mais, soudain, le Pire vient s’en mêler :

Le régime algérien s’engagea dès lors dans une fuite éperdue en avant. Il lui fallait gagner du temps. Et en même temps qu’il déversait sur le marché des dizaines de milliards de dollars, pour entretenir ses alliés naturels, et anesthésier la population, il entreprit de tout faire pour faire échouer la révolution libyenne. Il savait que si Kadhafi tombait, et avec les ouvertures politiques du royaume alaouite, il serait encerclé d’états démocratiques (…)
Et c’est ainsi qu’il entreprit de tout faire pour empêcher que Kadhafi tombe. Du moins pour qu’il ne tombe pas trop vite (…)
Mais l’Algérie n’a pas été seule dans cette action de conditionnement des Occidentaux, pour les amener à lâcher le peuple libyen. Israël lui a été d’une aide précieuse
(Souligné par nous).

S’en suit l’exposé illisible, dans la forme et le fond, du complot « algéro-israélien » monté contre la vertueuse expédition militaire de l’OTAN en Libye.
Le Quotidien d’Algérie s’est ainsi fait le spécialiste des scoops les plus invérifiables, souvent non sourcés, dans la tradition des articles de la presse algérienne « indépendante » des années 1990 lorsque les services de sécurité tenaient la plume aux journalistes. Les événements qui secouent le monde arabe y sont systématiquement saisis sous le prisme des luttes de pouvoir algériennes. Par exemple, après avoir publié une lettre attribuée à « un citoyen libyen » dans laquelle celui-ci dénonce l’implication de mercenaires algériens contre la « révolution », le journal a fait une bonne place à la lettre adressée le 14 avril par la ligue libyenne des droits de l’homme à son homologue algérienne, la LADDH.
Cette lettre s’alarme de la présence de « mercenaires algériens » parmi les prisonniers faits dans les rangs des troupes de Kadhafi. Elle demande à la LADDH de :

Mener une campagne d’information pour expliquer la position (de la ligue libyenne) aux Algériens, les inciter à s’opposer à l’implication par le gouvernement algérien des jeunes d’Algérie dans la guerre que le colonel Kadhafi a entreprise contre son peuple et mettre en garde l’élite algérienne contre la gravité de ces actes contraires aux règles élémentaires de bon voisinage et de non ingérence dans les affaires intérieures d’autrui.

Nous sommes en plein dans la ligne éditoriale du journal. Ces « défenseurs des droits de l’homme » libyens, soucieux d’empêcher l’ingérence étrangère, ne soufflent mot de l’intervention massive d’une dizaine d’armées occidentales qui va réduire leur pays au rang de possession impériale.
Quant aux luttes internes algériennes que répercutent à tout propos le Quotidien d’Algérie, leur sophistication nouvelle les rendent aujourd’hui plus obscures encore que naguère : quel clan accuse quel autre et à quelle fin, dans le contexte arabe et maghrébin actuel ? Tout le monde s’en prend aujourd’hui au DRS, y compris les journaux d’Alger qu’il a toujours comptés parmi sa domesticité ! Cherche-t-on à comprendre quelle énième recomposition du pouvoir est à l’origine de ce chaos ? On trouve cent explications aussi sujettes à caution les unes que les autres.
Je préfère m’en tenir, s’agissant des divagations que je viens de mentionner à propos des mercenaires en Libye, mais aussi de l’incrimination de l’AQMI, etc., à une conviction forte tirée de l’analyse : le pouvoir algérien, et en particulier sa branche sécuritaire, est trop aspiré dans l’orbite américaine, depuis plusieurs années, pour jouer aussi uniment ce rôle de protecteur du régime libyen qu’on lui attribue. Les choses sont forcément plus complexes et ce type d’accusation fait sans doute partie du nouvel arsenal des luttes intestines.

L’OCCULTATION DES ENJEUX IMPERIALISTES
D’autre part, et pour généraliser le propos, cette indifférence aux enjeux de la politique impériale de l’Occident, que l’on constate chez les nouveaux chantres de la démocratie un peu partout dans le monde arabe, est le produit le plus remarquable du soi-disant printemps arabe. Elle offre au colonialisme l’opportunité d’une victoire différée qu’il n’a jamais désespéré de remporter.
Tout cela découle de l’illusion très répandue que la démocratie est à gagner contre les seuls régimes arabes. En réalité, les appareils de ces régimes, et en particulier les armées, sont désormais à ce point inféodés aux États-unis et à l’OTAN
[13] qu’il n’y a plus de lutte démocratique en capacité de restaurer la souveraineté populaire qui ne soit en même temps une lutte de reconquête de l’indépendance nationale. Cette constatation vaut pour la Tunisie et l’Egypte, et tout autant pour l’Algérie, où ces appareils, véritables sous-traitants d’intérêts géopolitiques supranationaux, sont des agents d’exécution dont les mobiles, les projets et les choix de réaction aux événements sont dictés de l’étranger.
Le cas libyen n’échappe pas au diagnostic malgré ses spécificités. Là, l’Occident a affaire à un régime qu’il ne juge pas susceptible de s’adapter aux critères généraux de « modernité » qui se dégagent de l’actuelle « révolution arabe », en dépit des garanties obséquieuses qu’il a données ces dernières années sur les plans sécuritaire, économique et stratégique. Son leader, en particulier, n’a pas la « sagesse » de s’effacer comme Ben Ali et Moubarak. Mais c’est un régime que les services de subversion occidentaux avaient commencé à ronger de l’intérieur, comme le prouve le ralliement précoce à l’insurrection de personnalités importantes, mais aussi la honteuse exfiltration vers Londres de Moussa Koussa, ministre des affaires étrangères et auparavant chef des services de renseignements.




La conclusion qui s’impose à nous est que les objectifs et les moyens de la démocratisation doivent être réévalués[14]. Cela suppose que le débat ne peut plus se restreindre aux modalités d’une « transition démocratique » (a fortiori à ce mot d’ordre aseptisé et stupide de « changement ») car ce terrain-là est d’ores et déjà offert et par là même neutralisé. L’adoption de réformes institutionnelles comprises dans le champ formel aujourd’hui déprécié du multipartisme, du parlementarisme et même de la refonte constitutionnelle ne saurait suffire à subvertir l’ordre établi. Car cet ordre est désormais, du fait de la trahison des hommes au pouvoir, un ordre impérial, que la recolonisation prévisible de la Libye va venir consolider.
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Notes :
[1] Edition en ligne du Figaro, 15 avril 2011.
[2] Thierry Meyssan, Quelques mensonges sur la guerre de Libye, 24 mars 2011, sur le site http://www.voltairenet.org/.
[3] Voir mon article précédent sur ce blog, Libye : La nouvelle entreprise impériale, 21 mars 2011.
[4] Le comité international de la 4e Internationale admet lui-même que, en Tunisie, la Commission pour la réalisation des objectifs de la révolution et la transition démocratique s’est donnée une composition par « laquelle l’élite dirigeante tente de maintenir le régime capitaliste et ses relations corrompues avec l’impérialisme étranger ». Il précise : « Cette démarche cynique – qui intègre davantage de femmes et de jeunes affiliés aux partis d’« opposition » officiels et à divers blogueurs Internet – vise à fournir un alibi politique à l’encontre d’accusations selon lesquelles l’organe est contrôlé par des figures de l’ancien régime du président Zine El Abidine Ben Ali ». (Kumaran Ira et Alex Lantier, La commission tunisienne sur la réforme défend le régime capitaliste, 1e avril 2011, http://www.wsws.org/.). On ne comprend pas, en bonne logique marxiste, qu’une révolution prolétarienne porte au pouvoir les appareils du régime qu’elle a abattu et qu’ils lui fixent pour cap « le régime capitaliste » !
[5] S’agissant de l’Egypte, on trouve dans un article du même site, l’aveu suivant : « La promulgation cette semaine, en Égypte, d’un décret rendant les grèves et les manifestations illégales a mis à nu le caractère réel du régime militaire qui a succédé au dictateur, soutenu par les États-Unis, Hosni Moubarak » (Bill Van Auken, Les travailleurs égyptiens font face à une contre-révolution menée par les Etats-Unis, 29 mars 2011). Sur le contenu de ce décret, pris à l’initiative du haut comité des forces armées, le quotidien El Quds El Arabi précise, dans son édition du 24 mars 2011, citant l’agence MEN : « Les actes de protestation, de rassemblement et de grève seront criminalisés s’ils perturbent les affaires, quelles soient publiques ou privées, ou s’ils sont susceptibles d’avoir des effets négatifs sur les biens publics et privés … Une peine d’un an de prison assortie d’une amende sera prononcée contre les contrevenants ».
[6] Le choix amer entre l’oppression et le colonialisme (الخيار المر بين الاستبداد والاستعمار)
[7] Dans un éditorial du 18 mars.
[8] Editorial du 30 mars 2011 intitulé : Il était préférable qu’il [Assad) garde le silence
(ليته استمر في صمته )
[9] Autre connaisseur des réalités arabes, Haytham Manaâ, le président de la commission arabe des droits de l’homme, syrien vivant en France. Dans une déclaration reprise le 12 avril par le site http://www.alterinfo.net/, il affirme « avoir en personne reçu trois propositions de la part de trois parties distinctes, disposées à lui fournir des armes pour entamer un conflit armé contre le régime syrien ». Il ajoute que « les parties intéressées par le recours armé contre le régime syrien sont au nombre de trois (…) : des parties syriennes entretenant des liens étroits avec l’administration américaine, des parties libanaises s’estimant avoir dernièrement essuyé un coup fatidique de la part du régime syrien, des Syriens ayant fait fortune à l’étranger et en animosité avec le régime ». Manaâ estime par ailleurs que les communiqués publiés sous la signature de tribus et familles de Deraâ (Syrie) ont en réalité « pour source Washington mais sont diffusés via le parti de la Réforme, dirigé par Farid Al Ghadiri qui a visité la Knesset israélienne en juin 2007 ou via des pseudonymes qui travaillent avec lui ».
Mais Haytham Manaâ n’en a pas moins publié dans El Quds du 6 avril une opinion intitulée La révolte de la dignité et le jaillissement du nouveau (انتفاضة الكرامة وانبثاق الجديد) dans lequel il écrit à propos des manifestations de Deraâ : « Les autorités syriennes (…) ont parlé d’éléments étrangers alors que pas une seule personne extérieure à la province de Deraâ n’a participé (aux manifestations). Elles ont parlé d’aides étrangères alors qu’elles savent que la révolte fut et demeure menée avec des moyens locaux et des capacités propres, à un point excessif (peut-être en raison de la fierté des gens de Horan et du rejet ferme de l’exemple irakien) ».
C'est à n'y rien comprendre!
[10] Le PIR a par ailleurs accueilli sur son site http://www.indigenes-republique.fr/ un article daté du 20 mars et signé Brahim Senouci, sous le titre Faut-il saluer l’intervention militaire en Libye ?, une interrogation à laquelle il n’y aurait rien à objecter si elle était venue sous la plume d’un journaliste modéré du Figaro. Extraits (C’est nous qui soulignons) :
« La revendication démocratique et la mise à bas d’un tyran doivent être naturellement soutenues, sans ambiguïté. Elles peuvent l’être de différentes façons. Il y a toute une gamme de mesures qui sont à la disposition des nations et des opinions qui peuvent être actionnées, l’embargo, voire le blocus, la saisie des biens des dirigeants, la menace de traduction devant des tribunaux, voire les pressions "amicales" que peuvent exercer des dirigeants occidentaux qui ont cultivé naguère l’amitié du tyran. Là, c’est tout de suite l’option militaire qui a prévalu. Après tout, peut-être est-ce l’urgence qui a présidé à ce choix. Il fallait absolument venir en aide à des populations dont le seul tort est d’avoir revendiqué la fin de l’oppression et la chute d’un dictateur (…) Toute la sympathie du monde doit aller vers les insurgés de Libye. Toute la réprobation du monde doit aller vers leur bourreau ». Mentionner le site
Une forme de candeur qui fait froid dans le dos lorsqu’on songe que dans « la gamme de mesures » proposées, certaines (le blocus et l’embargo) ont fait des centaines de milliers de morts en Irak.
[11] Celle de l’article de Omar Benderra, La France en Afrique : De la mission civilisatrice à la guerre des civilisations, publié sur le site Mediapart le 12 avril. On peut y lire :
« L’intervention en Libye a été précédée d’une gestion médiatique jouant sur tous les registres de l’émotion : l’armée sanguinaire d’un dictateur fou aurait écrasé avec une brutalité inouïe des contestataires pacifiques. Ainsi l’opinion est « informée » que des avions de combat auraient été utilisés pour réprimer des manifestations et selon un opposant libyen, qui a entre-temps disparu des écrans, il y aurait eu près de 6 000 morts dès les premiers jours de troubles. Aucune preuve n’est venue étayer ces graves accusations. Il faut souligner ici l’intéressante concordance de traitement de l’actualité libyenne par les médias lourds franco-britanniques et les chaînes satellitaires arabes, Al Jazeera notamment, qui ont relayé, sans grandes nuances, un discours univoque et préparé l’opinion à l’intervention armée ».
L’essentiel est dit !
[12] C’est l’auteur qui a choisi de signer ainsi son écrit publié le 21 mars sur le site http://www.tsa.com/, sans craindre d’impliquer son parti, le Front des Forces Socialistes de Hocine Aït Ahmed, dans la position particulièrement immature qu’il développe.
[13] Pour ne rien dire des ravages faits par la mondialisation économique, levier privilégié de domination et facteur d’enracinement de la corruption.
[14] Je reviendrai en détail sur cette proposition dans un prochain article.

lundi 21 mars 2011

LIBYE : LA NOUVELLE ENTREPRISE IMPERIALE


Khaled Satour

Pour tous ceux qui ont voulu croire que l’hiver 2011 était porteur d’un printemps arabe, qui ont vu dans les événements inaugurés il y a trois mois en Tunisie l’émancipation des peuples arabes et même la promesse d’un renouveau de la résistance à Israël, ce qui s’annonce aujourd’hui en Libye constitue un douloureux rappel à la réalité du monde. Déjà, en Tunisie, l’insurrection populaire de décembre, sans le moindre doute spontanée et authentique, a fait l’objet d’une captation en règle et demeure à ce jour instrumentalisée par les appareils militaro-politiques du régime, alors qu’en Égypte l’armée a renforcé (et d’une certaine façon blanchi) sa mainmise sur le pays grâce à la protestation organisée à l’initiative de la jeunesse appartenant à la classe moyenne, quelque peu aveugle aux véritables enjeux de la démocratie. Mais voici venu le pire : la Libye est devenue dimanche, après l’Irak, le deuxième pays arabe soumis à une agression militaire, prélude à la domination directe des puissances occidentales. Cruelle ironie de l’histoire, c’est ce 19 mars, date anniversaire de la victoire de l’Algérie contre le colonialisme, que l’aviation française revient bombarder la terre maghrébine et que la Libye subit de nouveau les coups des armées britanniques et italiennes (entre autres armées coalisées). Cette conjugaison des forces impériales des États-Unis et des anciennes puissances colonialistes nous fait prendre conscience de l’échec tragique des États et des sociétés issus il y a un demi-siècle des luttes pour l’indépendance nationale. Car, avant même que ne se décide le sort de cette nouvelle guerre d’agression, nous savons que c’est de l’intérieur que les pays arabes ont perdu la plus grande bataille.

Lorsque l’opinion arabe émergera de l’ivresse dont elle est prise depuis trois mois, elle se rendra compte que c’est une véritable catastrophe qui est en train de la frapper.

Pour l’instant, la confusion reste dans les esprits. L’éditorialiste du journal El Quds El Arabi, influent quotidien arabe édité à Londres, qui a soutenu avec enthousiasme les « révolutions » arabes, écrivait samedi 19, au lendemain du vote de la résolution 1973 :

Nous craignons, pour les révolutions arabes, les conséquences qui résulteront du sort fait à la noble révolution libyenne dont certains, en Occident et dans les gouvernements arabes veulent salir l’image d’une pureté éclatante. Le peuple libyen est désormais la victime de deux monstres rapaces, le régime oppresseur et sanguinaire de Kadhafi et les convoitises occidentales sur ses richesses[1].

On peut mesurer à la lecture de ces lignes l’étendue de la mystification dont la notion même de révolution a été l’instrument. J’ai écrit dans un précédent article[2] que la « révolution arabe » était un leurre, c’est-à-dire, je le précise maintenant, littéralement un artifice, une fausse donne destinée à nous abuser. Il y a sans doute un rapport étroit entre les évolutions en cours en Tunisie et en Egypte et l’agression militaire dirigée contre la Libye. Mais si on admet une telle vérité, elle est bien la seule qu’énonce ici l’éditorialiste d’El Quds, car pour le reste cette vision qu’il a d’un Occident intervenant malencontreusement pour ternir un processus démocratique arabe irréprochable relève, si on ne préjuge pas de sa bonne foi, de la myopie. Elle consiste à accréditer la thèse que la matrice de l’ensemble des événements survenus dans le monde arabe, leur grille de lecture est, y compris en Libye, la « révolution » des peuples arabes.

Or, si l’on admet que nous sommes en présence d’un processus unique, deux raisonnements sont possibles :

- Ou on établit l’authenticité des révolutions arabes et on pourra soutenir que l’insurrection de Libye est une révolution que l’intervention étrangère est venue corrompre.

- Ou on établit que les événements de Libye sont, depuis leur début, un coup monté de l’extérieur pour renverser le régime, et la suspicion viendra peser sur l’ensemble des troubles qui secouent une quinzaine de pays arabes depuis trois mois.

1. Si l’on part de la première hypothèse, on est obligé de constater qu’on nous a vendu, en guise de révolution populaire, un processus dont les faux-semblants étaient parfois grossiers. Rien à ce jour ne permet de soutenir, en Tunisie et en Égypte, l’idée d’une victoire des peuples contre leurs tyrans alors que ce sont les appareils militaires, notoirement liés aux Etats-Unis, qui se sont débarrassés de deux dictateurs encombrants. En Tunisie, pour pérenniser la domination de la bureaucratie politique sous des dehors plus présentables ; en Egypte pour rationaliser et légitimer le pouvoir de l’armée, absolument indispensable aux desseins américains dans toute la région du Moyen-Orient.

2. Si l’on retient la seconde hypothèse, on relève d’emblée qu’il fallait être sérieusement hypnotisé par le fameux « effet dominos » (formule de propagande vide de contenu mais d’une efficacité redoutable) pour ne pas s’aviser que les événements de Libye ont suivi un déroulement singulier, sans aucun doute rigoureusement planifié. C’est à propos de ce pays que la désinformation, orchestrée en particulier par Aljazeera, a été la plus terrible. Pendant les dix premiers jours des troubles qui ont commencé le 15 février, les médias se sont acharnés à nous convaincre que ce sont des « manifestants » désarmés qui affrontaient la police et les milices de Kadhafi. Au point que, le 25 février, on nous annonçait que ces « manifestants » s’apprêtaient à marcher sur Tripoli ! Au même moment, on apprenait que le régime de Kadhafi ne contrôlait plus la moitié orientale et la pointe occidentale du pays. Comment ne pas voir qu’une conquête territoriale si expéditive ne pouvait être l’œuvre que d’une insurrection armée, préparée et dûment soutenue de l’extérieur ? Le fait que, dès le premier jour, les insurgés aient brandi le drapeau de la monarchie attestait pourtant indiscutablement la préméditation. De même, la présence, révélée par un article du Sunday Times, de huit commandos des forces spéciales britanniques tombés entre les mains des forces rebelles dans l’Est du pays, prouvait que les armées occidentales avaient introduit très tôt des hommes sur le territoire libyen. Ce que sont venues confirmer d’autres sources assurant que des conseillers militaires américains, britanniques et français avaient été débarqués dans la région de Benghazi. Il était dès lors évident que l’affaire libyenne présentait les caractères d’un coup d’Etat fomenté avec des concours étrangers.

Il n’est pas exclu que les Occidentaux aient un temps escompté un ralliement des militaires à l’insurrection mais les forces armées semblent être restées pour l’essentiel fidèles au régime, en dépit de quelques défections. On a pu dire alors que Obama, qui n’aurait voulu à aucun prix imiter l’exemple de Bush en Irak, était prêt à abandonner les insurgés à leur sort. En réalité, il est probable que l’intervention militaire était dès le départ envisagée en cas de mise en échec de l’insurrection[3] et que les Américains ont seulement préféré ne pas se positionner au premier plan.

Pour ces raisons, l’hypothèse d’un plan visant au renversement du régime libyen mené de concert avec des puissances étrangères me paraît, alors même que le pays est écrasé par les bombes de la « coalition », beaucoup plus vraisemblable que celle des révolutions arabes. Or, si l’insurrection libyenne n’est pas, comme l’écrit l’éditorialiste d’El Qods, une révolution arabe dont l’intervention étrangère est venue souiller la « pureté éclatante », et si on admet en même temps que l’ensemble des événements actuels participent du même processus, quelle peut en être la véritable grille de lecture ?

A l’heure qu’il est, je dois admettre qu’il est difficile de proposer une réponse à cette question qui soit suffisamment étayée.

Cependant, depuis le début des événements, il existe des raisons de soupçonner qu’une entreprise de grande envergure est en cours de réalisation. Elle viserait à réaliser un remodelage géopolitique du monde arabe et comporterait, au vu des derniers développement en Libye, deux volets distincts : un projet de réforme des régimes arabes plus ou moins explicitement alliés aux États-Unis et un dessein beaucoup plus agressif et radical à l’égard des récalcitrants. Elle serait une sorte de fusion des méthodes Bush et Obama.

S’agissant du premier volet, il consisterait, dans le sillage de l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, en l’expérimentation d’un modèle de démocratie sans souveraineté populaire, c’est-à-dire une hérésie qu’aucun peuple au monde ne saurait accepter. Outre les appareils militaires des Etats, qu’ils ont acquis à leur cause par le moyen du Dialogue Méditerranéen de l’OTAN et le Commandement Africa (AfriCom), les Américains, afin de promouvoir des « formes » démocratiques qui court-circuitent la volonté populaire, par trop soumise à leurs yeux à l’influence islamiste, s’attacheraient à favoriser l’émergence des couches urbaines de la classe moyenne

Le second volet, le plus violent, aurait la prééminence. Car si la réforme accomplie en Égypte – et à un degré nettement moindre en Tunisie – est certes d’une grande importance stratégique, c’est avec la présente intervention militaire qu’on entre dans le vif du sujet. La vérité des événements qui secouent le monde arabe est dans l’agression contre la Libye.

Et après la Libye ? Si ce vent nouveau qui a suscité tant d’espoirs insensés n’était en définitive que le vent mauvais que nous pressentions depuis le début, ce sont les pires hypothèses qu’il faudrait envisager. Et nous serions au moins d’accord sur un point avec l’éditorialiste d’El Quds : il faut craindre que la Syrie soit la prochaine cible.




NOTES

[1] Abdelbari Atwan, Répétition en Libye et objectif la Syrie (بروفة ليبية والهدف سورية), El Quds El Arabi, édition des 19-20 mars 2011.

[2] Voir notre article daté du 18 février et intitulé « Algérie : le leurre de la révolution arabe ».

[3] Dès le 27 février, Hillary Clinton déclarait : « Je crois qu’il est trop tôt pour dire comment cela va se dérouler, mais les États-Unis seront prêts et préparés à offrir tout type d’assistance souhaitée ». Elle annonçait deux jours plus tard « des préparatifs pour le moment où nous estimerons qu’il est nécessaire, pour des raisons humanitaires et autres, que des mesures soient prises ». Le 1e mars, le porte-parole du Pentagone, anticipant une intervention « humanitaire », précisait : « Les États-unis sont en train de repositionner leurs forces navales et aériennes dans la région » pour préparer « leur gamme complète d’options » à l’égard de la Libye

vendredi 18 février 2011

ALGERIE : LE LEURRE DE LA « REVOLUTION ARABE »




Khaled Satour
Qu’est-ce qu’il se prépare en Algérie ? Après la destitution des présidents Ben Ali et Moubarak, en Tunisie et en Egypte, et alors que les manifestations s’étendent à Bahrein, à la Libye et jusqu’ à l’Iran, après avoir secoué le Yémen, la Jordanie, la Mauritanie, qu’on en a signalé les prémices en Syrie, en Arabie Saoudite même, on a le sentiment qu’un processus est en route. Cette veille qui s’est mise en place, dès les premiers soulèvements en Tunisie, pour scruter les soubresauts populaires dans les pays arabes, avec un regard appuyé sur l’Algérie, entretient un sentiment de malaise. La contagion, autrement appelée « effet dominos », est diagnostiquée comme un phénomène allant de soi alors même qu’aucun antécédent, si l’on exclut la période de décolonisation du siècle dernier, ne permettait légitimement de supposer une si étroite solidarité des destins nationaux de cet ensemble de pays. Bien au contraire, ce sont constamment des facteurs strictement intérieurs qui ont commandé l’évolution, plus ou moins turbulente, de chaque nation.

Des indices de contrefaçon
Or, voilà que deux dictateurs viennent d’être destitués en l’espace d’un mois, selon un scénario à peu de choses près similaire, taillé à la mesure des médias, et que, alors même que les régimes en place semblent partis pour succéder à eux-mêmes, une exaltation surfaite, démesurée, s’empare des commentateurs arabes. L’enthousiasme déborde de toutes parts. On le lit dans les colonnes de la presse, on le voit et on l’entend sur les chaînes satellitaires. Des hommages grandiloquents sont rendus au peuple, qui rappellent les pires périodes de la démagogie populiste arabe. L’éditorial d’un grand journal arabe édité à Londres portait au lendemain de la chute de Moubarak ce titre emphatique : « Merci à l’immense peuple égyptien ». Héroïsme, génie, courage, générosité, maturité, audace, les peuples tunisien et égyptien sont soudain parés de toutes les vertus.
On n’analyse pas suffisamment les circonstances dans lesquels les appareils politico-militaires ont à chaque fois, à Tunis et au Caire, pris le relais de la volonté populaire. Pour la réaliser ou pour l’empêcher de s’accomplir ? Toute la question est là. On répondra que ce sont des évolutions au long cours qui ont été inaugurées et dont il faut attendre l’aboutissement. Mais que des événements fêtés comme les fruits d’un « printemps arabe », comme la dignité retrouvée des peuples arabes, soient célébrés avec lyrisme par le président des Etats-Unis, cela ne peut manquer de nous interpeller.
S’il faut certes attendre que les choses se décantent, on les observera avec à l’esprit un discriminant fondamental : la seule révolution populaire digne de ce nom est celle qui ouvre le chemin à un réel bouleversement politique et social dans chaque pays pris individuellement. Si, en définitive, il ne demeurait de ces événements qu’une série de destitutions quasi-synchronisées de « dictateurs », c’est de géopolitique qu’il s’agirait, d’équilibres mondiaux et de rapports d’influence, autant de considérations auxquelles l’intérêt des peuples est étranger. La « révolution arabe » ne serait alors que cette espèce de normalisation libérale et mondialisée qu’encourage l’Occident à ses marches proches et lointaines, avatar persistant de la fin de l’histoire chère à Fukoyama et à Clinton. Une rationalisation de la domination et de l’exploitation des peuples dans le cadre des données intangibles de la division du travail mondialisée, sous la direction de régimes politiques convertis par miracle et par opportunisme au pluralisme de façade et à une prétendue liberté de la presse. Un rattrapage historique que le monde arabe et musulman aurait enfin accompli pour combler les vœux des stratèges évolutionnistes de l’Occident. George Bush n’avait-il pas déjà son projet du Grand Moyen Orient Démocratique ?
En termes de symboles, qui sera immortalisé comme le héros emblématique de la « révolution arabe » en cours ? Le Tunisien Bouazizi, dont le sacrifice a soulevé les classes déshéritées de Sidi Bouzid, de Kasserine et de tant d’autres villes semi-rurales éloignées des pôles côtiers de la prospérité tunisienne ? Ou bien l’Américain Obama, ombre tutélaire qui a plané sur les mises en scène du 14 janvier à Tunis (quelque peu tâtonnante) et surtout du 11 février au Caire (chef-d’œuvre abouti de la politique-spectacle)?
A l’heure qu’il est, la pire de ces deux hypothèses est accréditée par quelques indices manifestes de contrefaçon, parmi lesquels ces armées qui fraternisent avec la foule et qui décrètent les « transitions démocratiques ». Bénies soient les formations qu’on leur dispense dans le cadre du Dialogue Méditerranéen de l’Otan !

Se défier de l’agenda de la « révolution arabe »
Voilà pourquoi il est légitime de redouter que la « révolution arabe » fasse escale en Algérie et impose son curieux agenda d’urgence et de précipitation. Elle ne serait que le pavillon sous lequel le régime actuel nous vendrait une énième transition « démocratique » conduite par l’armée. L’Algérie en a déjà connu quatre, en 1965, en 1992 par deux fois et en 1998. Autant dire qu’une telle perspective relèverait plus de la tradition que de la révolution, quels que puissent être les ingrédients inventifs qui pourraient l’agrémenter.
Il semble bien que les émeutes du début du mois de janvier n’aient été qu’une entrée en matière. D’autres foyers s’allument actuellement dans le pays. Or, nous savons que, dans le recours à la rue, personne n’est en position de rivaliser avec le DRS qui n’est plus la police politique d’il y a vingt ans mais s’est mué en mafia tentaculaire, a la fois sécuritaire, politique, économique, sociale et associative, dont la toile d’araignée a tissé ses mailles dans tous les foyers d’activité du pays. C’est un constat lucide que des volontaristes de tout bord assimilent aujourd’hui à la résignation, sinon à la compromission. Que nous proposent-ils comme force d’organisation ? Les groupes Facebook venant régénérer une opposition mise en lambeaux par près de deux décennies de crimes d’Etat ? La vogue est aujourd’hui à un spontanéisme plus que suspect qui a toujours été, immanquablement, le signe avant-coureur du malheur. Les questions auxquelles ils faut répondre sont pourtant cruciales : Pourquoi veut-on à tout prix accrocher la contestation du régime algérien au wagon de la « révolution arabe » ? Pourquoi s’en remet-on, pour porter la protestation, à cette CNCD dont un nouveau CNSA pourrait si facilement faire son cheval de Troie ? Quelle est donc cette unité d’action que certaines belles âmes désespèrent de rencontrer chez tous les protagonistes ? Veut-on ignorer que la fracture qui s’est produite à tous les niveaux de la société dans les années 1990 est autre chose qu’une fâcheuse division des rangs, qu’elle est un clivage politique fondamental qu’une vigilance de tous les instants doit préserver de l’oubli, et par conséquent la donnée de base de toute analyse et de toute action ?
Il faut s’extraire de cet envoûtement néfaste de « la révolution arabe » qui donne l’illusion que tout est remis à plat et que toutes les alliances sont possibles. Regardons s’agiter à nouveau certains apôtres tristement connus de la « démocratie » : le pouvoir n’a même pas pris la peine de rajeunir la génération d’épigones qu’il entretient en sous-main !
Pour l’instant, la protestation organisée n’est que gesticulation. Il y a une attente opiniâtre, à certains égards indécente, de l’étincelle qui embrasera les villes du pays. Dans les circonstances présentes, il est à craindre que ce soit pour le pire plutôt que le meilleur.